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La campagne bat son plein

Samar Al-Gamal, Mardi, 13 mai 2014

La campagne de la présidentielle a commencé, et les Egyptiens expatriés doivent voter ce jeudi pour l'un des deux candidats en lice. Les deux s'appuient sur l'héritage nassérien, mais proposent deux visions totalement opposées.

Les candidats du presidentielle
Photos: reuters et Ibrahim Mahmoud

Al-Sissi
Photo: AP

Deux entretiens à la télé. Abdel-Fattah Al-Sissi passe en premier, il est interviewé par deux présentateurs. Un entretien enregistré, faisant l’objet d’un montage et diffusé en 2 parties sur 2 jours. Le lendemain, son seul rival, Hamdine Sabahi, passe sur la même chaîne dans un entretien en direct. Une dose de plus de 4 heures pour chacun, pour étaler leurs visions et leurs programmes électoraux, dans une tentative de convaincre l’électorat qui se rendra aux urnes les 26 et 27 mai. Officiellement, d’ailleurs, le scrutin commence ce jeudi 18 mai et continuera jusqu’à dimanche pour les expatriés. Ce n’est pas une campagne traditionnelle. Sissi mène une campagne sans présence physique la plupart du temps, et Sabahi sillonne le pays espérant mener une partie honorable.

Le maréchal à la retraite, candidat à la présidentielle, ne présentera pas de programme « faute de temps, et aussi parce que son lancement sera suivi de débats et de discussions », a déclaré Ahmad Kamel, en charge des médias dans la campagne de Sissi. C’était d’ailleurs l’idée de l’écrivain et ancien conseillé de Nasser, Hassanein Heykal. Le parrain de Sissi estimait que le maréchal « ne doit pas proposer de programme, mais doit se présenter comme l’homme capable de faire face et de sortir de la crise ». Sur son site Internet, le candidat se contente ainsi de préciser dans les mots les plus flous ce qu’il nomme « les caractéristiques de l’avenir ». « Assurer la stabilité et la sécurité du pays sera une priorité au cours de la période à venir, de même que trouver des solutions non conventionnelles pour économiser l’énergie, développer le réseau d’irrigation, réformer le système d’éducation, améliorer les services de santé, pour répondre à l’aspiration du peuple égyptien », pour ne citer que quelques exemples. « Sissi n’a rien d’écrit, et je crois qu’il n’aura jamais des choses écrites. Et c’est certes négatif », commente Amr Hachem Rabie, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

Pourtant, dans son interview, Sissi a dévoilé au moins « sa vision » sur nombre de questions, notamment en matière de sécurité et de libertés. Il s’est montré sans équivoque en faveur de la première et partisan de la notion de conflit entre les deux (lire page 4). Les slogans de la révolution du 25 janvier ou de son 2e acte le 30 juin ne semblent pas prioritaires chez lui, même s’il a abordé la question de la pauvreté et du chômage en nommant un grand nombre de défis économiques, sans d’ailleurs mentionner ses propositions pour régler ces problèmes.

Il a à titre d’exemple mentionné la question de la dette publique intérieure d’une valeur d’environ 1,7 milliard de L.E., mais n’a pas précisé les politiques ou les mesures qu’il envisage d’entreprendre pour réduire cette dette. Idem pour les dettes extérieures, qui ont atteint 47 milliards de dollars. Il compte en revanche « en grande partie », pour financer ses idées, sur les aides des bons frères arabes. Et quand il a parlé de sa vision d’accroître « les ressources locales » comme alternative de financement, il n’a divulgué ni procédures, ni forme de contribution.

Amr Hachem Rabie estime que la question du financement est un défaut chez les 2 candidats. « Même Hamdine Sabahi, lorsqu’on lui demande où trouver les fonds, il donne peu de détails », dit-il. Le rival de Sissi évoque la redistribution des subventions comme source de financement, laquelle pourrait réduire le déficit budgétaire, comme précise les économistes. « Mais la lutte contre la corruption ne peut pas être exprimée en sommes d’argent », explique Abdel-Khaleq Farouq, qui a travaillé sur une première version du programme de Sabahi. Sur le long terme, un mandat présidentiel par exemple, le texte parle d’une valeur de 326 milliards de L.E., dont 20 milliards de la restructuration du secteur du pétrole, 10 milliards des impôts graduels, et 55 milliards des subventions de l’énergie aux plus riches.

Sabahi
Photo: AP

L’opposant du temps de Sadate, puis sous Moubarak, et candidat arrivé 3e à la présidentielle de 2012, propose, lui, en revanche, un programme électoral. « Les projets urgents », un texte de 80 pages, disponible en ligne, et un autre plus détaillé en version papier. Le candidat de gauche se focalise sur les micro projets, 5 millions sur 4 ans, pour donner un coup de pouce au développement et combler en partie le trou du chômage.

Les deux concurrents reviennent aussi sur des projets assez fréquents qui datent du temps de Moubarak, et dont certains sont entrés en vigueur, comme l’expansion des gouvernorats vers le désert d’un côté, et vers la mer Rouge de l’autre. Le développement du secteur du Canal de Suez, qui a figuré au programme électoral de Sabahi depuis 2012 est qui a été repris aussi par son rival venant des rangs de l’armée.

Si Sabahi cible une place plus importante du secteur public, Sissi, lui, table sur une intervention plus accrue des forces armées, avec une activité économique déjà importante, dans la lutte contre la pauvreté et le contrôle du marché. Il évoque aussi une coopération entre l’armée et le secteur privé, laissant entendre que celle-ci serait un substitut au secteur public. « L’enthousiasme en sa faveur recule chez les intellectuels en raison de ses déclarations sur les libertés et dans le secteur des affaires à cause du rôle accru qu’il propose pour l’armée dans l’investissement », explique le professeur de sciences politiques, Mohamad Kamel Al-Sayed.

Sa vision du rôle du secteur privé est d’autant plus vague qu’il l’invite à « contribuer au renforcement de la nation en compatissant avec les pauvres, et en réduisant les marges d’intérêts », une demande morale peu compatible avec les règles de l’économie de marché.

En matière d’énergie, Sabahi propose un projet d’énergie solaire dans le désert accompagné d’une décision qui obligerait les bâtiments publics à substituer leur système d’électricité par des cellules solaires. Un projet prometteur, mais dont les fonds ne sont pas garantis. Sissi, dans deux interventions télévisées, trouve la réponse à la question de l’énergie dans la « réduction de la consommation », et l’une des solutions qu’il propose est les ampoules à basse consommation « obligatoires ».

« Ce n’est pas ce à quoi nous aspirions », dit Rabie, en précisant que le maréchal, convaincu de son succès, compte sur « la mobilisation du 30 juin et sur son charisme, rien de plus, et se présentant comme le candidat de la nécessité », le « sauveur », pour la masse. C’est l’homme fort depuis la chute du régime des Frères, soutenu par l’armée ainsi que par les institutions de l’Etat et les médias.

Si les règles sont respectées, son rival, ce politicien pur et dur peut enregistrer un score non négligeable, surtout qu’il compte sur une assise de jeunes et de classe ouvrière. Le taux de participation sera le facteur-clé. Le boycott ne sera pas négligeable, estime Al-Sayed. Les Frères et leurs partisans ont déjà annoncé qu’ils signeraient absents, une partie des jeunes qui croit plutôt à une mascarade qu’à un scrutin, et enfin, cette masse convaincue que la partie est jouée d’avance.

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