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A quand la réforme ?

Samar Al-Gamal, Mardi, 23 octobre 2012

La torture, l'un des ingrédients de la révolution, est de retour. Les organisations des droits de l'homme continuent à recenser des abus dans les commissariats de police sous Morsi. La réforme de cette institution reste un simple voeu.

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Ils sont de retour dans la rue égyptienne, souvent en groupes de trois ou quatre policiers, pour maintenir l’ordre ou gérer la circulation. C’est en tout cas ce que le président Morsi avait promis dans son programme électoral. Pourtant, cette réapparition n’a pas été accompagnée d’une réforme du ministère de l’Intérieur ou de son personnel dont la brutalité a été dénoncée par les révolutionnaires de janvier 2011.

Le jeune Khaled Saïd, battu à mort par deux policiers, et qui devient une icône de la révolution, est loin d’être la dernière victime de la torture dans l’Egypte de l’après-révolution (lire page 5). Selon les organisations des droits de l’homme, la brutalité policière est la même sous le nouveau président, Mohamad Morsi, comme elle l’était sous le régime renversé de Hosni Moubarak.

C’est ce qu’affirme un rapport publié par le Centre Al-Nadim pour la réhabilitation des victimes de la violence policière portant sur les 100 premiers jours du mandat du président Morsi.

Le bilan est sombre. Depuis que Morsi est arrivé au pouvoir le 30 juin, la police a tué 34 personnes dans les locaux des commissariats, les lieux publics, ou dans les prisons. Cette ONG énumère également 88 cas de torture et 7 cas d’agression sexuelle.

Selon le rapport, aucune tentative n’a été faite jusqu’à présent pour réformer la police. « C’est le même système, car il n’existe pas de volonté politique de changer. Il ne suffit pas de changer les responsables. Ils ont été formés dans une école qui ne respecte pas les droits de l’homme. Ces pratiques vont se poursuivre », constate la directrice du Centre Al-Nadim, Magda Adli. Un rapport qui n’est sans doute pas exhaustif, puisqu’il se réfère uniquement aux poursuites judiciaires ou aux témoignages de certaines victimes.

Le Conseil national des droits de l’homme, instance dont les membres sont nommés par le président et qui regroupe des membres de la confrérie des Frères musulmans, publie pourtant un rapport aussi sombre. Il énumère 14 cas de torture pour le seul mois de septembre, dont un cas de meurtre dans un poste de police à Sohag en Haute-Egypte, durant l’interrogatoire. La victime a été arrêtée, battue et conduite au poste de police après avoir tardé à rembourser à l’Etat une amende de 200 L.E. Sa femme raconte que, lors de son arrestation, l’un des policiers aurait juré par sa mère qu’elle « ne verra plus son mari ». Promesse tenue !

Et les témoins de différents cas d’abus policiers sont systématiquement menacés par la police, comme le précise l’Initiative égyptienne des droits personnels (lire témoignage page 4).

Si beaucoup d’Egyptiens sont de plus en plus déçus par l’inexistence de véritables changements dans la politique du nouveau président par rapport à son prédécesseur, l’absence de progrès sur les brutalités policières est particulièrement ironique, puisque Morsi et les membres de la confrérie ont été autrefois l’objet de ces abus.

Le ministère de l’Intérieur se défend et nie l’application des mêmes pratiques abusives de la police de Habib Al-Adli, ministre de l’Intérieur sous Moubarak.

Le ministère nie toute pratique abusive

« La police a changé ses habitudes », assure Ahmad Gamaleddine, l’actuel ministre de l’Intérieur. Lors d’une rencontre avec des militants des droits de l’homme la semaine dernière, il s’est engagé à « réformer la police », et « sanctionner toute violation de la loi ou bavure commise par des policiers ».

Pourtant, aucune enquête n’a été encore ouverte jusqu’à présent sur les cas de torture ou d’abus recensés par les militants. « Le fait que le ministre de l’Intérieur est à la fois juge et partie rend notre mission difficile », dit Waël Khalil, activiste et membre du Conseil national des droits de l’homme. Selon lui, « il n’y a aucune intention de réformer en profondeur la police ».

L’actuel ministre de l’Intérieur a servi comme chef de la sécurité à la fois au Sud-Sinaï et en Haute-Egypte au gouvernorat d’Assiout, qui sont des régions rongées par l’extrémisme et le radicalisme et où la répression a été particulièrement brutale.

La perspective de la répétition des pratiques du passé est renforcée par l’absence d’une législation permettant la réforme en profondeur de l’appareil de la police. Au contraire, le gouvernement semble plus apte à vouloir accorder davantage de prérogatives au ministère de l’Intérieur. Une fois l’état d’urgence levé, le ministre de la Justice propose de réformer la loi et de faire de l’exceptionnel un état permanent. Le projet de loi est rejeté sur fond de protestations, mais le ministre de l’Intérieur ne tarde pas à proposer un autre dont le but est de « protéger la société ». Ce dernier ne trouve pas d’écho non plus. Ainsi, le président de la République intervient et propose une autre loi pour « la protection des acquis de la révolution » qui au fond n’est autre que la loi d’urgence, mais liftée (lire article page 5). Ce nouveau texte permet à la police de détenir dans un lieu secret des accusés ou les astreindre sous résidence surveillée sans jugement et propose une cour exceptionnelle dont les verdicts seront sans appel.

Selon le général Farouq Maqrahi, ancien chef de la police de la capitale, « il serait injuste de dire que la police est aussi mauvaise que sous l’ancien régime. Mais après la révolution, les gens sont pressés et recherchent des solutions magiques ». Selon lui, l’officier accusé de torture à Mit Ghamr a été muté dans un autre poste de police. Transféré, et non pas sanctionné !

Préférant garder l’anonymat, un général de police travaillant au département des enquêtes affirme que la police est « réticente à exercer son travail efficacement, car elle a été humiliée par la révolution ». Selon lui, les policiers se trouvent parfois obligés de recourir à des méthodes très strictes. « Ils n’ont pas d’autres moyens pour obtenir l’information ». Il fait ici référence à ce qu’il appelle « un système qui doit être modernisé ». « Ce que vous voyez dans les films américains avec des hélicoptères pour survoler les routes, des caméras de vidéosurveillance dans les rues et des patrouilles de police connectées à un réseau, nous ne les avons pas. Nous devons travailler avec les moyens de bord pour reconnaître les suspects », affirme-t-il.

S’agit-il vraiment d’un problème d’efficacité de la police et de moyens de haute technologie ? Waël Khalil pense que le problème est que la police « continue à se croire au-dessus des lois ».

Les acquittements des policiers accusés d’assassinat de manifestants lors de la révolution « transmettent un mauvais message », explique Gamal Eïd, avocat et militant des droits de l’homme. Un message adressé non pas aux familles des victimes mais aux policiers leur disant qu’ils peuvent commettre toutes les violations et bénéficier d’une immunité. Pour le moment, il n’y a aucune vision, aucun plan pour faire autrement.

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