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Terrorisme : le signal de l’escalade

Samar Al-Gamal, Mardi, 18 février 2014

Pendant près d'une décennie, l’Egypte est restée épargnée par le terrorisme. Aujourd'hui, la violence menace l'ensemble du pays. Les touristes sont redevenus une cible, tout comme les forces de l'ordre.

Terrorisme
Une bombe a visé un car de touristes à Taba faisant 4 morts. (Photo : AP)

C’est la première fois que des touristes sont ciblés depuis la chute de Moubarak en 2011. Depuis les fameux attentats qui ont secoué le sud de la péninsule du Sinaï de 2004 à 2006, les attentats terroristes, en multiplication depuis la destitution de Morsi, visaient principalement la police ou l’armée.

Une nouvelle étape a été franchie dimanche. Une bombe a visé un car de touristes à Taba, à la frontière avec Israël, tuant 4 personnes, dont le conducteur du car. Le car venait du monastère de Sainte-Catherine et se rendait en Israël.

Selon les services de sécurité, un engin explosif a probablement été placé à l’intérieur du véhicule ou actionné à son passage.

Le Sinaï est depuis plusieurs mois la cible de groupes radicaux islamistes. L’armée, qui avec la police comptent des centaines de morts dans leurs rangs, y mène une lutte acharnée, notamment dans la partie nord. La situation sur le terrain reste pourtant peu connue, une sorte de black out est imposée sur la région et le travail des journalistes.

Chercheur en sociologie politique et chef du département sur le Sinaï au Centre des droits économiques et sociaux, Ismaïl Alexandrani explique que « le réseau Internet dans le Nord-Sinaï, ainsi que les réseaux de téléphones fixes et portables, sont coupés quotidiennement pour des périodes allant de 6 heures à 12 heures depuis le début des opérations en septembre 2013. Le couvre-feu est appliqué sur l’autoroute, soit entre les différentes villes, à partir de 4 heures ».

En même temps, le pays est secoué par des attentats nombreux et diversifiés aussi bien dans le Delta qu’au Caire.

Plusieurs explosions, assassinats ciblés, voitures piégées, bombes désamorcées ... sont à déplorer. Les directions de la police au Caire et à Mansoura et des locaux des renseignements militaires ont été touchés faisant des dizaines de morts, alors que le ministre de l’Intérieur a échappé à un attentat à la voiture piégée.

La scène ne pourrait être plus sombre. La plupart des opérations ont été revendiquées par un groupe appelé Ansar Beit Al-Maqdes (les partisans de Jérusalem), un groupuscule peu connu créé il y a environ 3 ans et qui avait associé sa lutte à des cibles israéliennes.

Frères vs terroristes

Pourtant, le gouvernement s’empresse de pointer du doigt les Frères musulmans, et classe la confrérie « organisation terroriste ». Les autorités, mais aussi les spécialistes, ont pourtant du mal à prouver un lien quelconque entre la confrérie et les organisations terroristes.

Le discours officiel consiste à mettre en relief la multiplication des attentats depuis la chute de Morsi. Beaucoup avancent aussi la décision de l’ex-président de libérer d’anciens djihadistes, dont un soi-disant dirigeant de Beit Al-Maqdes. Le ministre de l’Intérieur avance ainsi le nom d’un ex-détenu, mais il s’avère, après vérification, qu’il a été libéré en 2011 durant la transition gérée par le Conseil militaire et non sous Morsi.

Mohamad, le frère du chef d’Al-Qaëda, Aymane Al-Zawahri, a été libéré à la même époque, lui aussi par les militaires. Hossam Bahgat, chercheur en matière de droits de l’homme et fondateur de l’Initiative égyptienne pour les droits personnels, a mené une enquête qui révèle que « Morsi a accordé le pardon à des militants de haut niveau accusés dans des affaires de terrorisme. Mais la plupart des grâces accordées aux djihadistes et extrémistes ont eu lieu au cours de la transition du Conseil suprême des forces armées, de février à octobre 2011 ». L’enquête montre que Morsi a fait libérer 27 islamistes durant son règne alors que le Conseil militaire en a libéré plus de 800.

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L'explosion d'une bombe près d'un poste de police dans le quartier d'Alf Maskan, au Caire. (Photo : AP)

Ansar Beit Al-Maqdes
serait lié aux salafistes djihadistes actifs dans le Sinaï et au mouvement Daech en Syrie, selon Kamal Habib, chercheur et ancien djihadiste.

Les spécialistes interrogés par l’Hebdo s’accordent pourtant à croire que la multiplication des attentats terroristes après la chute des Frères musulmans est née de la conviction chez les mouvements djihadistes que le processus politique est vide de sens. « Le répit qu’ils avaient accordé aux Frères pour instaurer l’Etat recherché s’est avéré à leurs yeux inutile et, pour eux, le seul chemin reste alors à attaquer les régimes directement », explique Kamal Habib.

La chasse des Frères menée par le pouvoir aurait juste apporté de l’eau au moulin djihadiste. Ne partagent-ils pas le même ennemi?

Pendant les 7 mois qui ont suivi la destitution de Morsi, les spécialistes en matière djihadiste ou sécuritaire évoquaient une nouvelle vague de terrorisme, mais avec d’autres tactiques qui n’ont rien à voir avec celles des années 1990, qui prenaient surtout les touristes comme cible principale.

« Viser le secteur du tourisme est une politique constante chez les organisations terroristes en Egypte », explique Ahmad Ban, spécialiste des mouvements islamistes, qui rappelle le vocabulaire utilisé par Zawahri dans une bande sonore après la tentative d’assassinat du ministre de l’Intérieur : « L’apostasie de l’armée et de la police et le faux islam démocratique ». Un vocabulaire qui rappelle celui d’antan, qui voudrait dire que « les Frères ont joué le jeu de la démocratie mais sans résultat ». « La vengeance va venir », écrit Beit Al-Maqdes dans un communiqué.

Pour les services de sécurité, le récent attentat contre les touristes est lié à la visite en Russie du ministre de la Défense, le maréchal Abdel-Fattah Al-Sissi, qui s’est conclue par une promesse de retour en masse de touristes russes dans le pays.

« Par ces opérations sporadiques, ces mouvements veulent véhiculer le message que le régime actuel ne contrôle plus le pays », croit savoir Ban.

D’après une étude de l’International center for the study of radicalisation, au moins 119 Egyptiens sont partis combattre en Syrie, et certains seraient déjà rentrés en Egypte (lire page 5). Une nouvelle génération qui serait semblable à ceux qui étaient de retour de la guerre en Afghanistan contre les Soviétiques.

Ahmad Ban estime qu’« à chaque fois que le mouvement des Frères se fragilise, ces groupuscules deviennent plus forts ». Les opérations terroristes seraient, une fois de plus, le seul moyen d’apporter l’islam au pouvoir.

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