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Liban : carrefour des luttes régionales

Chaïmaa Abdel-Hamid, Lundi, 06 janvier 2014

Contaminé par la crise syrienne, le Liban a témoigné en moins d'une semaine de deux attentats, l’un visant un ancien ministre pro-opposition syrienne, l'autre un quartier du Hezbollah, lequel combat aux côtés de Bachar Al-Assad.

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De nouveau, la capitale libanaise est le théâtre d’explosions en série. En une semaine, au moins 5 personnes sont mortes et une soixantaine d’autres ont été blessées lors de l’explosion d’une voiture piégée dans la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah. Une explosion qui vient en réponse à une autre, venant de coûter la vie à un ancien ministre proche du clan Hariri, adversaire politique du Hezbollah et du régime de Bachar Al-Assad : Mohamed Chatah.

L’attentat intervient 3 semaines avant l’ouverture à La Haye devant le Tribunal Spécial pour le Liban (TSL) du procès par contumace de 4 membres du Hezbollah soupçonnés de l’assassinat en 2005 de Rafic Hariri.

La scène ne choque plus. Le pays du Cèdre a connu, en six mois, six attentats explosifs, qui le font vivre au rythme d’un chassé-croisé de voitures piégées plantées dans des régions à prédominance chiite ou sunnite, sur fond de tensions croissantes entre les deux communautés.

Depuis 2005, tous les assassinats et tentatives d’assassinats politiques ont ciblé des personnalités de la coalition du 14 Mars, connues pour leur hostilité au régime syrien et au Hezbollah. Chatah est la 9e personnalité libanaise ayant critiqué le régime syrien et le Hezbollah à être assassinée depuis 2005.

Ils marquent de plus en plus une escalade entre pro et anti-Damas, poussant pour la première fois depuis le début du conflit en Syrie les mitrailleuses antiaériennes de l’armée libanaise à riposter à des raids aériens syriens sur l’est du Liban. De plus, l’armée libanaise a renforcé sa présence à Kaa et Ras-Baalbeck à l’est, après des tirs syriens qui ont atteint le territoire libanais.

C’est bien l’ombre de cette guerre syrienne qui vient s’étendre sur Beyrouth. C’est d’ailleurs ce qu’explique le politologue Yousri Al-Ezabawi du Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. « Sans doute, toutes les violences et les explosions successives que vit le Liban depuis quelques mois ne sont qu’une répercussion des violences perpétrées chez son voisin syrien. On se souvient que Bachar Al-Assad, au début de la rébellion, avait menacé d’étendre le chaos et l’instabilité à tous les pays voisins », dit-il. Et d’ajouter : « L’assassinat de Mohamad Chatah plonge davantage le Liban dans l’engrenage du conflit syrien ».

L’opposition entre sunnites et chiites qui articule la géopolitique du Moyen-Orient est particulièrement forte au Liban. Ainsi, le Liban est profondément divisé par la guerre en Syrie, le Hezbollah combattant aux côtés du régime de Bachar Al-Assad, tandis que la coalition du 14 Mars soutient les rebelles depuis le début du conflit en mars 2011. Le secrétaire général de l’Alliance du 14 Mars, Farès Souhaid, soutient : « Les retombées de ce qui se passe en Syrie et en Iraq ont atteint le Liban, et c’est pour cette raison que nous avions appelé à un retrait immédiat de Syrie », a-t-il déclaré à la chaîne Al-Arabiya. « Il est urgent à présent de nous tenir côte à côte et de nous unir. Tout martyr tombé dans la banlieue sud est un martyr de tout le Liban », a-t-il ajouté.

Même analyse pour le chef du Parti Socialiste Progressiste (PSP), Walid Joumblatt, qui insiste sur la nécessité de former un nouveau gouvernement regroupant toutes les forces politiques libanaises. « Nous avons besoin d’un gouvernement qui aurait pour mission de faire sortir les différentes parties libanaises du conflit syrien. La seule solution est de nous unir autour d’un même gouvernement », a-t-il dit.

« Le Liban est entré dans une dangereuse phase d’attaques et de contre-attaques », affirme Lina Khatib, directrice du centre Carnegie pour le Moyen-Orient. « Les tensions politiques et confessionnelles risquent de se transformer en une confrontation totale ». Déjà en 2008, celles-ci avaient entraîné le pays dans une grave crise après l’assassinat de Rafic Hariri en 2005. Et si la tutelle de Damas sur son voisin s’est officiellement terminée en 2005, la Syrie maintient son influence au Liban via le Hezbollah, s’ajoutant ainsi aux tensions politiques et communautaires au Liban.

Envenimer la situation

Le Liban a été entraîné, bon gré mal gré, dans le conflit syrien. L’implication du Hezbollah dans les atrocités en cours en Syrie aux côtés des forces du régime ne pouvait, dans ce contexte, qu’envenimer la situation et fournir des raisons supplémentaires à l’expansion des désordres au Liban. Ce « parti de Dieu », qui a déjà été visé à 4 reprises depuis l‘été, est accusé par ses opposants d’avoir entraîné le Liban dans une spirale de violence en s’engageant dans la guerre civile syrienne aux côtés des forces régulières de Bachar Al-Assad. Des accusations rejetées par le mouvement chiite, qui affirme combattre des extrémistes sunnites menaçant la sécurité du Liban. Pour le politologue Ayman Abdel-Wahab, du Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, la nature de la relation qui lie le Hezbollah à la Syrie et à l’Iran a toujours été le plus grand sujet de désaccords éclatant entre ce parti de Dieu et les autres forces libanaises qui rejettent catégoriquement l’intervention du Hezbollah en Syrie. « Les forces libanaises sont conscientes que c’est uniquement depuis cet engagement du Hezbollah aux côtés du régime de Bachar Al-Assad que le Liban a été ébranlé de nouveau par une vague d’attentats. Les détracteurs du parti chiite l’accusent d’avoir, par son implication dans le conflit syrien, entraîné le Liban dans la violence », indique Ayman.

Un avis que partage Sameh Rached, rédacteur en chef du magazine La Politique internationale, qui estime aussi que le Liban, en tant que tel, est un terrain très fertile pour ces attaques, explosions et crises sectaires. « Outre la nature de Beyrouth, déchiré longtemps entre chiites et sunnites, ce pays vit actuellement son 8e mois sans gouvernement. Cette instabilité interne libanaise a sûrement été un facteur très important pour faciliter la propagation de la violence sur le territoire », précise le politologue. En effet, jusque-là, aucun accord n’a été conclu sur la formation d’un gouvernement. Et les voix fortes qui réclament sa formation sont rapidement étouffées, comme l’était Mohamed Chatah, et autres qui l’ont précédé.

Dimensions plus graves

« Si en grande partie ce qui se passe au Liban est lié d’une manière directe à la crise en Syrie, sur un autre plan indirect, ce sont surtout les interventions de certaines parties qui ont commencé à jouer leurs cartes dans la région suite à l’accord nucléaire iranien, comme notamment l’Arabie saoudite, qui seront le plus dangereux sur le Liban », explique Rached. En effet, selon beaucoup d’analystes, la crise que vit le Liban actuellement commence à prendre des dimensions plus graves qu’elles ne peuvent en paraître suite aux interventions régionales.

Un don de 3 milliards de dollars vient d’être octroyé par l’Arabie saoudite, pour équiper l’armée libanaise. Selon l’offre, l’Arabie saoudite versera directement cette somme à la France qui livrera en retour le matériel commandé. D’un côté, il y a l’Arabie saoudite, qui présente un soutien traditionnel à Saad Al-Hariri, chef du courant du Futur et membre du mouvement de 14 Mars. Et de l’autre côté, le parti chiite du Hezbollah est massivement armé par Téhéran, et dont l’armement échappe à tout contrôle de l’Etat libanais (voir p. 4).

De par sa structure multiconfessionnelle et l’alliance entre ses composantes communautaires et des puissances étrangères, le Liban a souvent servi de terrain pour le règlement de comptes régionaux, voire internationaux. Dans son ouvrage Une Guerre pour les autres, l’ancien journaliste et diplomate, Ghassan Tueni, soulignait déjà l’enchevêtrement des dimensions régionales et internationales dans le conflit au Liban, transformé entre 1975 et 1990 en plateforme pour la canalisation des tensions arabo-israéliennes et interarabes, sur fond de guerre froide entre le bloc soviétique et l’Occident.

« Ce sont justement ces interventions, entrant dans un cadre plus grand d’intérêts régionaux, qui pourraient aggraver la situation. Le Liban se trouvera transformé en un terrain de conflits régionaux. Chose que Beyrouth, suffisamment affaibli, devra éviter à tout prix », conclut Rached.

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