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Arabie saoudite : la crainte d'un retour du gendarme du Golfe

Aliaa Al-Korachi, Lundi, 02 décembre 2013

Le réchauffement des relations entre l’Iran et l’Occident est vu d’un oeil sceptique par Riyad. Entre la République des Mollahs et le Royaume des Saouds, une rivalité historique, religieuse et énergétique fait toujours rage. Et avec Washington, les relations de Riyad perdent progressivement en vitalité.

Riyad
Les politiques américaines au Proche-Orient suscitent le mécontentement de Riyad.

« Cet accord peut constituer un premier pas vers un règlement global du dossier du programme nucléaire iranien, s’il y a de la bonne volonté ». Cette phrase extraite du communiqué du Conseil des ministres saoudien, qui a salué l’accord après deux jours d’un silence prudent, manifeste évidem­ment le doute du royaume autour des « vraies intentions » de Téhéran de se doter d’une arme nucléaire ou pas. Mais l’incertitude saoudienne plane aussi autour de la nature des ententes qui pourraient avoir lieu entre Washington et Téhéran au-delà de l’accord nucléaire. Abdallah Al Askar, président saoudien du Conseil de la choura (Chambre haute du Parlement), l’a dit ouvertement. « Je crains que l’Iran ne renonce à quelque chose pour obtenir quelque chose d’autre des grandes puissances sur le plan de la politique régionale », dit-il.

Ce n’est pas seulement le nucléaire iranien qui inquiète les monarchies du Golfe. Il y a surtout ses ambitions régionales. Selon Mohamad Abbass, directeur de la rédaction du magazine Iraniens digests, le risque d’un remo­delage des rapports de force entre ces deux puissances chiite et sunnite dans la région est assez fort. En donnant par exemple à Téhéran plus de rôle dans les dossiers régionaux dans les­quels Riyad est aujourd’hui un acteur principal. Le rôle de Téhéran en Syrie, une scène de conflit ouvert des deux pays, par procuration, risque d’être encore plus accru. De même que son activisme sur la scène libanaise via le Hezbollah.

« Cet accord pourrait aussi être lu par l’Arabie saoudite comme une sorte de réadaptation d’un ancien concurrent régional, pour retrouver sa place de puissance régionale, comme gendarme du Golfe, tel qu’il a été nommé par les Occidentaux à l’époque du Shah », dit Abbass. Le rôle de ce gendarme consistait à proté­ger les intérêts des Occidentaux et maintenir le prix et le libre accès du pétrole au marché mondial. Ce rôle avait été effacé de la carte après la Révolution iranienne en 1979. L’Arabie saoudite a ensuite pris la relève pour devenir le garant de l’ordre dans le Golfe et le pilier de la politique américaine dans la région, aux côtés d’Israël.

Mais les visées hégémoniques de Téhéran n’ont jamais pris fin. « Sous les sanctions, Téhéran a gardé sa capacité à manoeuvrer sur le plan régional en utilisant l’arme confes­sionnelle pour alimenter la tension au sein des communautés chiites des pays dans la région, surtout à Bahreïn et au Yémen. Pour les monarchies, Téhéran est vu comme un fauteur de troubles », dit Mohamad Ezz Al-Arab, expert au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

Le retour d’un ancien concurrent sur le marché du pétrole affectera certainement par ailleurs la situation économique du royaume. « L’Arabie saoudite a été le grand bénéficiaire de l’isolement de Téhéran. Les sanctions ont eu pour conséquence de réduire de façon importante la production pétrolière de l’Iran et ont ainsi élevé l’Arabie saoudite à un niveau de com­pétitivité supérieur », explique Abbass. Mais en cas d’un accord final, l’offre du pétrole iranien sur le marché affectera cette supériorité. Avec un avantage d’une position stra­tégique pour Téhéran, qui contrôle le détroit d’Ormuz, où transitent environ 40 % du pétrole vendu dans le monde.

Des frictions anciennes entre Riyad et Washington

Alors, les Saoudiens s’interrogent. Washington va-t-il par cet accord se diriger vers le nord du Golfe pour faire de l’Iran un partenaire straté­gique à leur détriment ? Un rappro­chement qui provoquera certainement une large fissure dans les relations entre les deux pays. Mais des frictions existent déjà avec Washington depuis plus de 2 ans, comme l’explique Abbass. C’était avec le déclenche­ment des révolutions arabes, quand l’Arabie saoudite critiquait le silence américain ambigu de voir la chute de ses alliés dans la région, l’un après l’autre. La position américaine envers les manifestations de Bahreïn en 2011, soutenue par Téhéran, a suscité en plus le mécontentement de Riyad. « La vision des deux pays sur d’im­portants dossiers régionaux s’éloigne évidemment. Riyad ne croit pas dans les solutions partielles adoptées par Washington concernant les grands dossiers au Proche-Orient », dit Ezz Al-Arab. La décision d’Obama de ne pas conduire d’action militaire contre la Syrie et d’accepter un accord, sou­tenu par la Russie, et sa position envers la révolution de juin 2013 en Egypte, ont encore irrité les mécon­tentements des Saoudiens. C’est une tournure dramatique prise dans la relation, quand Riyad a même refusé de siéger comme membre non perma­nent au Conseil de sécurité de l’Onu. « Ce refus est un message adressé aux Etats-Unis, pas aux Nations-Unies », disait le chef des renseignements saoudien, Bandar Ben Sultan.

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