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Hani Shadi : Je ne suis pas d’accord avec ceux qui répètent que l’Egypte va remplacer Washington par Moscou

Aliaa Al-Korachi, Mardi, 19 novembre 2013

Hani Shadi, spécialiste des affaires économiques et politiques et basé à Moscou depuis 25 ans, estime que les contrats militaires ne constituent pas de facteur de rapprochement politique, mais qu'il s’agit d’un accord purement commercial.

Je ne suis pas

Al-Ahram Hebdo : Quel est l’intérêt de la visite des ministres russes de la Défense et des Affaires étrangères en Egypte ?

Hani Shadi : Le niveau élevé de représentation de la délégation russe dans cette visite a été inédit. Une première depuis 40 ans. Le format 2+2 (les deux ministres, égyptiens et russes, des Affaires étrangères et de la Défense) reflète, en fait, l’importance des discussions. Je crois que la Russie a toujours essayé de maintenir ses relations avec l’Egypte.

Une réunion similaire a été proposée auparavant par Moscou en 2009, mais Moubarak l’a reportée. Il semble qu’il ne voulait pas gêner à l’époque son allié américain. Aujourd’hui, le comité conjoint créé, fruit de la visite pour débattre des perspectives de coopération, donne une impression d’un retour de relations bilatérales fortes. Ici, en Russie, les indices prévoient qu’on va témoigner dans les jours à venir de la signature d’un important contrat de ventes d’armes. Mais je pense qu’on ne doit pas s’attendre à un changement rapide.

— Pourquoi écarter un tel changement ?

— Parce que c’est une visite d’exploration d’intentions. Les responsables russes viennent au Caire pour connaître de près les nouveaux dirigeants d’Egypte, et juger de l’avancement de la feuille de route. La stabilité politique en Egypte est certes un élément important pour renforcer la coopération économique et ouvrir le champ devant un afflux des investissements russes. La Russie a bien accueilli la feuille de route égyptienne dès le début, et attend aujourd’hui les résultats des élections législatives et présidentielles. Les contrats militaires prennent par ailleurs beaucoup de temps pour être étudiés par les deux parties. Il faudrait répondre à des questions du genre : que recherche l’Egypte ? Que peut présenter la Russie ? Et la question la plus importante : qui va financer ce contrat ? La Russie d’aujourd’hui n’est pas du tout l’Union soviétique d’hier. Les contrats militaires ne sont plus un facteur de rapprochement politique et stratégique, mais il s’agit d’un accord purement commercial.

— Et que recherche Le Caire ? Un substitut à son ancien allié américain ?

— Je ne suis pas du tout d’accord avec ceux qui répètent que l’Egypte va remplacer Washington par Moscou. Il est clair que l’Egypte ne veut pas rompre définitivement ses relations avec les Etats-Unis. La déclaration du ministre des Affaires étrangères, Nabil Fahmi, le prouve, en disant qu’il ne s’agit pas de substituer un pays par un autre. La Russie non plus ne veut pas entrer en concurrence avec les Etats-Unis, surtout que Moscou entretient aujourd’hui des relations développées avec Washington. Mais on peut lire la position de l’Egypte, qui fait de grands pas vers la Russie, comme une tentative de libérer sa politique étrangère de la subordination des politiques américaines pendant plus de 30 ans, et de provoquer une sorte d’équilibre et de diversification dans sa diplomatie. C’est une bonne démarche, mais Le Caire doit avoir une vision plus claire.

— Quel est l’intérêt russe de se rapprocher de l’Egypte ? Compenser son allié syrien isolé est-il un motif ?

— La Russie a certes un grand intérêt de retourner en Egypte, mais ceci est loin d’être une tentative de trouver un allié alternatif. Moscou tient fermement à son allié syrien. En fait, la Russie a besoin d’un support égyptien pour sauver son ami syrien, puisque les deux pays adoptent la même position : chercher une solution politique au conflit. Le point de discorde réside peut-être dans leur position quant au destin du président Bachar Al-Assad. Avec l’approche de Genève-2, la Russie a besoin de plus de soutien des pays arabes.

L’Egypte pourrait également être le point de passage de la Russie pour gagner une nouvelle zone d’influence dans la région, qui est d’une importance stratégique et géographique pour Moscou.

— De quelle zone d’influence parlez-vous ?

— Vers les pays du Golfe surtout. Je pense que le renforcement des relations avec l’Egypte pourrait contribuer à améliorer par exemple les relations de Moscou avec Riyad, aujourd’hui tendues à cause du conflit en Syrie. A travers l’Egypte, la Russie pourrait aussi ouvrir des domaines de coopération économique avec les pays du Golfe. Et les choses pourraient aller plus loin. L’initiative de la sécurité dans la région du Golfe, parrainée depuis longtemps par la Russie et affrontée par une sorte de nonchalance de ces pays, pourrait avoir la chance d’être relancée. Le continent africain est aussi un marché très important pour Moscou, dont l’Egypte détient une clé importante.

— Comment ce rapprochement avec l’Egypte est-il perçu par l’opinion publique en Russie ?

— L’opinion russe est, en fait, plus réaliste que celle exagérée des Egyptiens, qui résument ce rapprochement en un contrat d’armement oubliant qu’il y a d’autres domaines aussi importants de coopération économique et nucléaire. A Moscou, ce renouement des relations avec l’Egypte est conçu comme une démarche positive qui pourrait renforcer la sécurité nationale de la Russie dans la région. Il existe aussi d’autres voix, moins importantes, et qui doutent des intentions de l’Egypte. Ces voix rappellent les incidents des années 1970, lorsque Sadate a sacrifié les Russes au profit des Américains.

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