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Egypte : un rapprochement mesuré avec la Russie

Samar Al-Gamal, Mardi, 19 novembre 2013

Furieux contre les Etats-Unis, Le Caire se tourne vers Moscou dans un geste largement tactique. En dépit du symbole, Washington demeure le principal allié de l'Egypte.

Le retour mesuré des Russes
Le président Adly Mansour reçoit les deux ministres russes des Affaires étrangères et de la Défense, en présence de leurs homologues égyptiens.

Au lendemain d’une visite de haut niveau de responsables russes au Caire, c’est un entretien téléphonique qui a lieu au plus haut niveau. Autant que la visite est « historique », le coup de fil est le premier du genre.

Le président russe, Vladimir Poutine, et le président par intérim, Adly Mansour, auraient « hautement apprécié les négociations tenues par les ministres russes et égyptiens des Affaires étrangères et de la Défense au Caire et ils ont souhaité approfondir leur coopération bilatérale », selon un communiqué de presse.

Reçus à bras ouverts pour cette première visite depuis 40 ans, les ministres russes sont restés deux jours dans la capitale égyptienne. Pourtant, leur séjour avait commencé sur une note négative. « L’objectif de notre diplomatie c’est de proposer des choix à l’Egypte, plus de choix. Il ne s’agit pas de substituer un pays par un autre. Nous en ajoutons au contraire. C’est le début d’une nouvelle phase », avait précisé le ministre égyptien des Affaires étrangères, Nabil Fahmi, dans le but d’atténuer la portée de la visite et de ménager l’allié américain.

Assis à ses côtés lors d’une conférence de presse commune, son homologue russe, Sergueï Lavrov, ne semblait pas désapprouver ces propos. Les deux ministres n’ont, en tout cas, pas laissé supposer la conclusion d’accords d’importance.

Les médias égyptiens, tant publics que privés, ont probablement délibérément fait abstraction de la déclaration de Nabil Fahmi, paroles qui ne servaient pas la similitude Nasser-Sissi qu’ils cherchent à établir.

Sans aucune exception, les médias égyptiens évoquaient le temps de la guerre froide, quand s’étaient tissés des liens entre Egyptiens et Soviets, sous le règne de Nasser. Moscou s’était rangé au côté de Nasser, lui fournissant armements et aides financières pour construire une armée et un barrage, l’un des édifices majeurs de l’Egypte moderne.

Mais en juillet 1972, Sadate décide de remercier les quelques 20 000 experts militaires soviétiques basés au Caire. Les gouvernements égyptien et soviétique avaient fait de leur mieux pour que le retrait ressemble à une expulsion, afin de tromper les services de renseignements israéliens à la veille de la guerre d’Octobre destinée à libérer le Sinaï de l’occupation israélienne.

Mais la manoeuvre contribua finalement plus tard au rapprochement du Caire avec les Etats-Unis : Sadate affirmait que Washington détenait « 99 % des cartes ». Le divorce était entériné. L’Egypte se jeta dans les bras des Américains, maintenant des relations « correctes » pour ne pas dire « froides » avec les Russes.

Il y a quelques jours, dans un autre coin du Caire, le ministre de la Défense, Abdel-Fattah Al-Sissi, travaillait au réchauffement des relations avec Moscou. Il a ainsi dit à son homologue russe, Sergueï Choïgou, que cette visite « lance un signal sur des relations stratégiques historiques à travers une nouvelle phase de coopération fructueuse sur le plan militaire».

Les discussions auraient ainsi porté sur « un contrat d’armement à valeur de 2 milliards de dollars », bien que les deux parties ne soient pas parvenues à un accord concret. Les discussions ont porté sur autant de domaines-clés, incluant un possible accord de vente de missiles. Théoriquement, Le Caire semble prêt à ouvrir la porte pour diversifier ses options d’armements.

Contexte de tensions

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Le croiseur lance-missiles russe « Variag » a fait escale cette semaine à Alexandrie pour la première fois depuis plusieurs décennies.

L’ombre de Washington planait sur la visite qui intervient dans un contexte de tension accrue avec les Etats-Unis depuis la destitution de Mohamad Morsi le 3 juillet par l’armée.

L’Administration Obama a effectivement annoncé en octobre la suspension d’une partie de son aide militaire de 1,3 milliard de dollars par an et de son aide économique.

Les Russes n’ont pas perdu de temps et ont reçu positivement les appels du pied du Caire, même si les Russes restent « sceptiques » sur les intentions du Caire, d’autant plus que les tentatives de rapprochement ont été « froidement » accueillies à l’époque de Moubarak. Un simple changement de « tactique » de la part du Caire pour « punir » les Américains : c’est ainsi que les Russes voient la situation. Mais pourquoi ne pas en profiter?

L’Egypte, autant que la Russie, est consciente de la difficulté de remodeler l’armée égyptienne en passant de technologies américaines à russes. Le Caire et Washington sont également liés par des manoeuvres militaires, et le corps de l’armée égyptienne, dont l’actuel ministre de la Défense, a été formé aux Etats-Unis.

Faire volte-face et changer le partenaire américain par le Russe aura des conséquences que Le Caire n’aurait pas vraiment calculées, d’où cette tentative d’atténuer le rapprochement. Car l’impact dépasse potentiellement le simple côté militaire : il pourrait toucher l’économie, les accords de paix avec Israël et l’ensemble du monde arabe, Arabie saoudite en tête, dont les relations sont fortement tendues avec Washington depuis plusieurs mois (lire page 5).

Les Etats-Unis, qui ont aidé l’Egypte avec plus de 60 milliards de dollars lors des 3 dernières décennies, ne vont pas se contenter d’un rôle de spectateur et applaudir la coopération égypto-russe. Ils poursuivront au moins la « révision » de leurs relations avec Le Caire.

La possible reprise de l’aide américaine au début de l’année prochaine réduit aussi la possibilité de voir les Egyptiens conclure un accord de défense d’envergure avec la Russie.

L’Egypte est aussi fortement endettée, et des doutes existent sur sa capacité à pouvoir acheter de nouveaux armements. Avec les Américains, c’est l’aide annuelle qui les finance.

Le Caire table alors sur un autre domaine de coopération possible à grande échelle : la construction d’une centrale nucléaire.

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