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Quelle transition pour l’Egypte ?

Hicham Mourad, Mardi, 22 octobre 2013

L’Egypte va-t-elle à nouveau connaître un régime autoritaire, proche de celui de Moubarak, suite à la destitution de Mohamad Morsi ? Certains le pensent, d’autres non. Etat des lieux.

Revolution
(Photo: Reuters)

Mohamad morsi est en prison et Hosni Moubarak est sorti de prison. Cette double information hautement symbolique, qui a fait le tour du monde, était pour beaucoup la preuve du retour de l’ancien régime, celui renversé par un soulèvement populaire en février 2011. Bien que l’information ne soit pas entièrement vraie — Moubarak attend toujours son re-jugement pour le meurtre de quelque 850 manifestants alors que Morsi est en garde à vue en attendant l’ouverture de son procès —, elle a été largement véhiculée pour souligner le renversement de la situation politique en faveur des caciques du régime de Moubarak, ces fameux feloul, résidus et profiteurs du régime autoritaire, taxés souvent de corruption.

Ce sentiment a été renforcé par la suppression par le comité des 10 juristes, chargé par le président intérimaire Adly Mansour d’amender la Constitution de 2012 élaborée sous les Frères musulmans, de l’interdit politique et électoral qui frappait les hauts responsables ayant appartenu au défunt Parti National Démocrate (PND).

Le problème de la question du retour ou non de l’ancien régime réside en premier lieu dans la définition du terme feloul. Un terme à géométrie variable que les détracteurs de l’ancien régime tendent à élargir pour inclure tous ceux qui leur semblent de potentiels rivaux politiques ou appartenant au camp libéral adverse. Ainsi, l’ancien ministre des Affaires étrangères (1990-2000), Amr Moussa, actuel président du comité des 50 chargé de rédiger la nouvelle Constitution, a été souvent la cible d’attaques d’islamistes et de groupes révolutionnaires pour ses liens passés avec le régime de Moubarak. Le choix du nouveau chef de la diplomatie, Nabil Fahmi, a été également critiqué, car celui-ci avait servi comme ambassadeur aux Etats-Unis sous Moubarak.

Le Front National du Salut (FNS), dont les partis constitutifs sont aujourd’hui majoritaires au sein du gouvernement intérimaire, a souvent fait l’objet de critiques pour avoir intégré des anciens du régime Moubarak. Khaled Daoud, ancien porte-parole du FNS, avait réfuté ces attaques, soulignant que, pour le Front, les feloul sont les membres du PND qui avaient participé aux législatives de 2005 et 2010 ou ceux qui sont traduits en justice pour corruption et qu’à ce titre, le FNS n’en renferme aucun.

Il faut cependant bien situer le problème. Un retour au pouvoir des principales figures de l’ancien régime est exclu, car celles-ci ont perdu toute crédibilité aux yeux de la population. Qu’en est-il des politiques suivies par l’actuel gouvernement intérimaire qui font rappeler à certains celles du régime Moubarak ? Le gouvernement intérimaire, comme son nom l’indique, est transitoire. Il est appelé à partir après la tenue des législatives, prévues en principe début 2014. Il ne faut donc pas le surestimer.

Nul ne sait par contre la composition du prochain gouvernement qui devrait finalement être le produit des résultats des prochaines élections. Seule certitude : les Frères musulmans, en totale disgrâce populaire et l’objet de répression féroce, devraient en accuser sévèrement le coup. Le gouvernement intérimaire aura toutefois jeté les bases du nouveau régime en rédigeant, via les comités des 10 puis des 50, dominés par les libéraux, une nouvelle Constitution, débarrassée notamment de la marque religieuse estampillée par les islamistes, sous Morsi. Mais n’était-ce le souhait de ceux qui ont fait la révolution de 2011, qui ont voulu un Etat civil et démocratique ?

Civil, oui, mais démocratique ? Dans l’état actuel des choses, il est difficile de dire que l’Egypte a beaucoup avancé. La question s’analyse toutefois sur deux niveaux. Le premier est celui des textes juridiques, qui réglementent l’exercice de ce droit. Il est sûr que la Constitution en cours de rédaction, comme d’ailleurs celle de 2012, ainsi que les lois qui en découleraient, sur la formation des partis politiques et l’exercice des droits politiques, constitueraient une avancée notable par rapport à la situation qui a prévalu sous Moubarak, où l’espace politique a été verrouillé au profit du parti dominant, le PND, et du président.

Reste la pratique. Il est sûr, comme l’expérience l’a montré depuis 2011, que les textes ne suffisent pas et que les mentalités doivent suivre, aussi bien au niveau des électeurs que celui des dirigeants et hommes politiques. Les uns et les autres ont été élevés, ont vécu et ont été imprégnés d’une culture politique hautement autoritaire, incompatible avec l’exercice de la démocratie. Et ce n’est sûrement pas du jour au lendemain que ces attitudes et mentalités changeront pour se conformer à la démocratie.

Bref, l’Egypte peut avoir une structure juridique démocratique, mais les vrais démocrates manqueront. La démocratie se construit. Il suffit de citer l’exemple du Royaume-Uni, la mère des démocraties, qui a bâti son expérience démocratique des siècles durant, sans avoir une Constitution écrite.

Le second niveau concerne le problème majeur du rapport entre Etat et islam ou politique et islam. Il se rapporte aux partis politiques à base religieuse, appartenant aux salafistes ou aux Frères musulmans. Ces derniers font l’objet d’une campagne de répression féroce, ce qui fait dire à leurs partisans et à divers pays étrangers, notamment les Etats-Unis et l’Union européenne, qu’il s’agit d’une entorse à la démocratie naissante. C’est peut-être vrai. Il faut cependant nuancer.

La faute originelle est sans doute l’oeuvre de ceux qui étaient au pouvoir jusqu’au 3 juillet et qui se sont retournés contre la démocratie, par leur exercice à la tête du pays. Leur incitation à la violence et son usage par au moins une partie de leurs partisans, après la destitution de Morsi, ont entraîné le pays dans la situation de crise aiguë où il se trouve aujourd’hui. Bien que les partis salafistes ne soient pas directement concernés par les déboires et le sort encore inconnu des Frères musulmans, la crise ouverte avec la confrérie pose avec acuité la question de l’amalgame entre politique et religion.

La nouvelle Constitution interdira la création de partis à base religieuse. Mais le problème restera posé : Qu’adviendra-t-il des partis religieux existants, notamment le parti Al-Nour, qui ont une véritable assise populaire ? Seraient-ils interdits, au risque de priver toute une partie de l’électorat de sa représentation politique ? Seraient-ils tolérés au mépris de la Constitution et de la loi, comme ce fut le cas — toute proportion gardée — avec les Frères musulmans au temps de Moubarak ?

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