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Egypte-Palestine : l’heure des démêlés

Samar Al-Gamal, Mardi, 24 septembre 2013

Les relations égypto-palestiniennes touchent le bas-fond. Tandis que l'armée pourchasse les djihadistes dans le Sinaï, le Hamas, qui dirige la bande de Gaza, est accusé de tous les maux, et une campagne féroce est lancée contre les Palestiniens dans les médias égyptiens.

Palestiniens
Les drapeaux de l'Egypte, du Fatah et du Hamas levés par les Palestiniens durant la célébration de la réconciliation signée par les deux factions en 2011 au Caire. (Photo: AP)

Une conférence de presse pour faire le bilan des opérations dans le Sinaï. Le porte-parole de l’armée, le colonel Ahmad Ali, annonce « la destruction en cours de bâtiments situés à moins d’un kilomètre de la frontière avec la bande de Gaza », pour la création d’une zone tampon. Il annonce aussi avoir saisi des caches d’armes. Le porte-parole n’accuse pas directement le Hamas, mais affirme que des grenades saisies par l’armée étaient marquées du nom des brigades Al-Qassam, la branche armée du mouvement palestinien. Des insurgés du Sinaï arrêtés seraient aussi, selon lui, liés à des extrémistes de Gaza. Mais sur l’une des vidéos diffusées à l’appui, on voit deux personnes qui s’identifient comme des membres du mouvement Fatah, dont un lieutenant de la police palestinienne.

Depuis des mois, le Hamas est visé par une campagne féroce des médias égyptiens l’accusant d’ingérence dans les affaires de l’Egypte, avant et après la révolution de 2011 qui a chassé du pouvoir Hosni Moubarak. Une campagne qui a pris de l’ampleur avec l’évincement du président Frère Mohamad Morsi en juillet dernier, pour s’étendre aux Palestiniens dans leur ensemble, dénoncés comme des « fauteurs de troubles ». Jamais depuis la signature des accords de paix avec Israël, les relations égypto-palestiniennes n’avaient connu une telle dégringolade. Certes, Moubarak marchait sur les pas de Sadate et ne cachait pas une certaine aversion pour les Palestiniens, surtout les islamistes, alors qu’il affichait une certaine « empathie » envers les Israéliens. Il cautionne l’attaque israélienne meurtrière contre la bande de Gaza fin 2008 en recevant, la veille, la ministre israélienne des Affaires étrangères à l’époque, Tzipi Livni. L’Egypte, qui avait tant de fois accueilli le leader palestinien Yasser Arafat, et lui a accordé des funérailles militaires, a fait de la paix avec Israël son cheval de bataille.

Abou-Mazen, le chef de l’OLP, se voit, lui, attribuer l’un des palais présidentiels du Caire, Al-Andalous, pour ses ultimes visites. Le palais lui a été d’ailleurs retiré sous la présidence de Mohamad Morsi. Ce dernier affichait publiquement sa sympathie envers le Hamas, une affiliation de la confrérie mère du Caire. Les chefs du mouvement palestinien sont reçus officiellement par le chef de l’Etat, au grand dam des dirigeants du Fatah. Le président du bureau politique du Hamas, Khaled Mechaal, est également accueilli publiquement par le guide des Frères musulmans, Mohamad Badie. Le Hamas succède au Fatah, favori du régime de Moubarak. Un an de Frères musulmans au pouvoir ne change rien aux relations avec les Palestiniens. Les gestes symboliques, comme la visite du premier ministre Hicham Qandil dans la bande de Gaza ou l’accueil réservé aux dirigeants du Hamas, « ne changent pas les traitements dégradants des Palestiniens dans les aéroports et à la frontière de Rafah », souligne l’écrivain islamiste Fahmi Howeidi. Dans un article sur la Palestine et le nationalisme égyptien, Howeidi affirme que « l’attitude hostile envers les Palestiniens a changé d’ampleur, mais pas de nature ».

Contrairement à son prédécesseur, Moubarak, qui se vantait des ultimes sessions de réconciliation interpalestinienne, Morsi, lui, n’a pas cherché à souder le fossé entre le Fatah et le Hamas. Le dossier n’était pas à l’ordre du jour et le régime semblait se contenter de simples relations avec les Gazaouis et leurs dirigeants. « L’Egypte ne laissera pas Gaza seule », disait Morsi. Au fond, sa politique reste similaire à celle de Moubarak. Il poursuit le même parcours d’équilibriste, rappelle l’ambassadeur égyptien de Tel-Aviv puis négocie une trêve entre le Hamas et Israël après une nouvelle attaque de Tsahal en 2012 contre Gaza. C’est surtout parce que l’establishment égyptien ne s’est jamais débarrassé de sa méfiance envers les Palestiniens et le dossier est resté toujours entre les mains des services de renseignements.

Le terminal de Rafah, détenu par la police et les renseignements, est effectivement une sorte de baromètre qui permet de mesurer la tension avec les Palestiniens .

Le terminal était fermé la plupart de temps sous Moubarak, puis ouvert avec certaines restrictions sous le Conseil militaire et Morsi. Cette semaine, les autorités ont avisé Hamas de leur décision de fermer le terminal de Rafah « jusqu’à nouvel ordre ».

Le seul terminal poste-frontière entre l’Egypte et la Palestine, et seul accès pour les Gazaouis au monde extérieur, est fermé la plupart du temps depuis la chute de Morsi, le 3 juillet. En visite à Ramallah, le chef de la diplomatie égyptienne, Nabil Fahmi, aurait clairement fait savoir que « l’Egypte aimerait voir les forces de Abbas contrôler à nouveau le passage frontalier ». « L’Egypte ne rouvrira pas le passage à moins que les forces loyales au président Abbas soient autorisées à retourner au terminal », a annoncé l’ambassadeur de l’OLP au Caire, Barakat Al-Fara, qui demande au Hamas de revoir sa politique envers l’Egypte, mais affirme que « rien ne peut nuire aux relations entre l’Egypte et les Palestiniens » .

Les partisans de Abbas, qui règnent sur la Cisjordanie, critiquent, comme les services de sécurité égyptiens, le Hamas et l’accusent de s’ingérer dans les affaires intérieures de l’Egypte en soutenant le président déchu Mohamad Morsi et les Frères musulmans. Les Egyptiens accusent le Hamas d’implication dans les attaques terroristes contre les soldats égyptiens dans le Sinaï, une allégation que le mouvement palestinien a niée et que les autorités égyptiennes n’ont jamais prouvée. Le mouvement est également accusé d’avoir accordé refuge à certains dirigeants de la confrérie des Frères musulmans. La justice égyptienne a également ordonné, fin juillet, la détention du président déchu pour complicité présumée avec le Hamas début 2011. Il s’agit de son implication présumée dans des attaques contre la police, imputées au Hamas, et son évasion de prison après le déclenchement de la révolution. « C’est un développement dangereux qui confirme que le pouvoir actuel en Egypte renonce aux causes nationales (...) allant même jusqu’à les compromettre, à commencer par la cause palestinienne », déplore le porte-parole du Hamas à Gaza, Sami Abou-Zouhri. Le mouvement a, la semaine dernière, fermé le centre culturel égyptien à Gaza, a arrêté ses membres et les a soumis à des interrogatoires. Pourtant, il a observé le mutisme face au départ forcé de Morsi. Aucune déclaration officielle pour contester la prise de pouvoir par les nouvelles autorités ou les arrestations dans le camp des Frères. « Le Hamas veut gérer habilement ses relations. Il sait que la vie des habitants de Gaza dépend entièrement des Egyptiens », explique Diaa Rachwane, spécialiste des mouvements islamiques, qui met en garde contre le risque d’assimiler le Hamas à un mouvement terroriste. « Ceci menacerait la cause palestinienne dans son ensemble », dit-il. Yousef Rizka, conseiller politique du premier ministre du Hamas Ismaïl Haniyeh, affirme que son mouvement échange des messages avec les dirigeants des renseignements égyptiens, pour « apaiser les tensions ». Selon lui, ces messages comprennent des promesses claires de la part de Haniyeh que Gaza « ne s’immiscera pas dans les affaires égyptiennes ».

Certains responsables du Hamas sont pour autant convaincus que les nouveaux dirigeants de l’Egypte oeuvrent pour saper le régime du Hamas dans la bande de Gaza et faciliter le retour du Fatah.

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