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Mohamad Mansour : La Conférence de Paris est différente de Berlin et Palerme

Propos recueillis par Ola Hamdi, Mardi, 16 novembre 2021

Mohamad Mansour, spécialiste des affaires libyennes au Centre égyptien de la pensée et des études stratégiques (ECSS), revient sur les conclusions de la Conférence de Paris sur la Libye et les enjeux des élections libyennes prévues en décembre 2021.

Mohamad Mansour

Al-Ahram Hebdo : Quelles sont les conclusions de la Conférence de Paris sur la Libye? En quoi était-elle différente de Berlin 1 et 2 ?

Mohamad Mansour : La conférence a affirmé sans équivoque le consensus international sur la nécessité, pour toutes les parties libyennes, de maintenir la tenue des élections générales le 24 décembre 2021, de s’engager publiquement à respecter les droits de leurs opposants politiques avant, pendant et après les élections, et à accepter les résultats d’élections libres, équitables et inclusives.

Les individus ou les entités à l’intérieur ou à l’extérieur de la Libye qui tenteraient d’entraver, de compromettre, de manipuler ou de truquer le processus électoral et la transition politique seront tenus pour responsables et seront inscrits sur la liste du Comité de sanctions de l’Onu, conformément à la résolution 2571 du Conseil de sécurité de 2021.

Il s’agit d’un point central important qui rend cette conférence différente des précédentes Conférences de Paris, ou d’autres conférences tenues à Berlin ou à Palerme, surtout que c’est la première fois que des mesures punitives directes contre les parties libyennes faisant obstruction aux élections soient évoquées.

— Une cinquantaine de pays étaient réunis à Paris, qu’est-ce que cela signifie selon vous ?

— Cette conférence se caractérise par la diversité des pays invités à y participer et par l’invitation des pays voisins de la Libye ou qui y ont un certain rôle, sans compter la volonté française d’unifier les visions européennes sur la crise libyenne. Cela a été clairement démontré à travers la présidence conjointe de la France, de l’Italie et de l’Allemagne de cette conférence.

Le niveau des personnalités politiques présentes était remarquable. Il y avait notamment le président égyptien, Abdel-Fattah Al-Sissi, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, le premier ministre libyen, Abdelhamid Dbeibah, et le président du Conseil présidentiel, Mohamed Al-Menfi.

Près de 3 millions d’électeurs sont inscrits aux élections libyennes prévues en décembre prochain.
Près de 3 millions d’électeurs sont inscrits aux élections libyennes prévues en décembre prochain.

Ceci en plus de la participation des Etats-Unis qui étaient représentés par une délégation politique dirigée par la vice-présidente américaine, Kamala Harris. Il est clair que Washington s’intéresse davantage à la question libyenne, plus qu’à l’époque de l’ex-président Donald Trump. Washington soutient la tenue des élections à leur date prévue. Le site Africa Intelligence a évoqué de sérieuses démarches de Washington, avec le soutien de Paris, pour imposer de nouvelles sanctions à certaines parties libyennes qui tentent d’entraver les prochaines élections, ce qui est reflété dans le communiqué publié à l’issue de la Conférence de Paris.

— Comment voyez-vous l’absence du président turc Recep Tayyip Erdogan ?

— Bien entendu, la Turquie est parmi les parties qui n’ont aucun intérêt à ce que la Libye soit stable. Ankara est la première partie visée par les efforts internationaux afin qu’elle retire les soldats et les mercenaires étrangers du territoire libyen. La Turquie constitue un soutien majeur des factions libyennes politiques ou armées, qui s’emploient actuellement à empêcher la tenue d’élections, notamment les factions de l’islam politique, qui voient se profiler à l’horizon l’échec de leur projet si les élections se tiennent comme prévu. Il était donc logique qu’Erdogan envoie son ministre des Affaires étrangères à Paris, mais le ministre turc était plus ou moins obligé de soutenir le processus électoral en Libye, une obligation qui sera mise à l’épreuve dans moins de deux mois.

— Comment voyez-vous la scène électorale et les positions des deux camps de l’Est et de l’Ouest ?

— Le principal dilemme auquel sont confrontées les factions de l’islam politique en Libye soutenues par la Turquie est que des personnalités libyennes opposées au projet turc ou qui ont des liens avec le régime du colonel Mouammar Kadhafi se présentent aux élections, comme le président du parlement, Aguila Salah, et le commandant en chef de l’armée nationale, le maréchal Khalifa Haftar. Le premier a dit aux membres du parlement, lors d’une session de vote pour retirer la confiance au gouvernement Dbeibah, que ladite session sera la dernière qu’il présidera, du fait qu’il sera en vacances jusqu’aux prochaines élections. Quant au second, il a délégué au chef d’état-major de l’armée, le lieutenant-général Abdel-Razek Al-Nadori, les tâches de commandant jusqu’aux prochaines élections. On peut en déduire que Haftar et Salah pourraient se présenter à la prochaine élection présidentielle. A eux s’ajoutent d’autres personnalités comme le fils du colonel Kadhafi, Seif Al-Islam. Le camp de l’ouest voit dans la candidature de ces personnalités une menace majeure à leur influence. On comprend donc les tentatives de vouloir reporter les élections ou de limiter leur tenue aux seules élections législatives.

— Le retrait des forces étrangères est le dossier le plus difficile. Que va-t-il se passer dans ce dossier ?

— Malgré le récent accord du Comité militaire conjoint 5+5 sur un plan global de retrait des mercenaires et des forces étrangères, et l’annonce par certains pays voisins de la Libye, comme le Niger, le Tchad et le Soudan, de leur volonté de coopérer pour chasser les combattants, qui leur appartiennent, du territoire libyen, la Turquie continue à argumenter et à affirmer que ses forces sont présentes en Libye dans le cadre d’accords officiels avec le gouvernement libyen. L’Est de la Libye, pour sa part, a annoncé le départ imminent de 300 mercenaires de ses zones dans les semaines à venir, ce qui va certainement mettre la pression sur Ankara et la placer dans le camp de ceux qui font obstruction à une solution en Libye. Il y aura à mon avis un besoin urgent de pression américaine sur la Turquie pour qu’elle se plie à cette demande.

— Le président Sissi a affirmé que l’Egypte était prête à fournir toutes formes de soutien aux frères en Libye. Comment évaluez-vous le rôle égyptien ?

— L’Egypte a été pionnière dans la tentative de faire avancer la solution politique en Libye, en raison de sa participation active au Groupe des pays voisins de la Libye, créé en 2014,

lors du Sommet arabo-africain en Guinée équatoriale, et la création du Comité égyptien chargé de la crise libyenne, qui a été le point de départ des efforts égyptiens visant à trouver des solutions aux maux de la Libye. A cela s’ajoutent la Déclaration du Caire en juin 2020, et la fameuse ligne rouge qui était une raison principale de l’arrêt des combats. Le Caire a beaucoup travaillé sur la mise en oeuvre des accords économiques avec la Libye. L’Egypte a en outre parrainé les efforts visant à unifier l’institution militaire libyenne et a pris part à tous les efforts régionaux et internationaux pour faire avancer le volet politique libyen .

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