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Hussein Hassan : La Zlecaf stimulera l’industrialisation en Afrique et offrira l’opportunité de produire des biens de consommation à travers des chaînes de valeur régionales et continentales

Ola Hamdi, Mercredi, 03 février 2021

Hussein Hassan, chargé du commerce et de l’industrie à la Commission de l’Union africaine à Addis-Abeba, revient sur les enjeux de la Zone de libre-échange africaine et son impact sur l’économie du continent.

Hussein Hassan

Al-Ahram Hebdo : Quelles sont, selon vous, les opportunités offertes par la Zone de libreéchange africaine ?

Hussein Hassan : Les opportunités sont nombreuses. La Zone de Libre- Echange Africaine (Zlecaf) créera un grand marché de biens et de services d’environ 1,2 milliard de personnes avec des réglementations communes. Elle stimulera l’industrialisation car elle offre l’opportunité de produire des biens à travers les chaînes de valeur régionales et continentales. Les Africains vont favoriser le commerce intra-africain. Cela créera des opportunités pour tout le monde, car ces biens seront produits et commercialisés sur le continent. La Zlecaf approfondit donc l’intégration économique régionale. C’est un tremplin vers la grande Communauté économique africaine.

Il y a bien sûr des défis à relever, notamment le manque d’infrastructures, à la fois matérielles et logistiques. Les biens et services doivent être acheminés facilement à peu de frais, des marchés d’origine vers les marchés de destination. Ce problème devrait être résolu. Le Programme de développement des infrastructures en Afrique (PIDA) doit faciliter cette tâche. D’autres problèmes sont liés au système de paiement, donc à l’inconvertibilité des devises, car la plupart des devises africaines ne sont pas négociables. Je suis cependant heureux que des efforts soient en cours pour développer un système de paiement approprié avec Afreximbank. Un autre défi concerne les i n f o r m a t i o n s commerciales sur les marchés afin d’aider les producteurs et les commerçants et même les consommateurs à savoir où se procurer les biens et services souhaités. Nous avons beaucoup travaillé sur l’idée d’un observatoire africain du commerce qui garantira que les commerçants disposent d’informations sur le marché.

— L’accord vise à faire passer le commerce intra-africain de 18 % à 50 % en quelques années. Pensezvous que cet objectif soit réalisable, surtout avec la crise du Covid-19 ?

— Le volume du commerce intraafricain est très faible et représentait 18 % de l’ensemble des échanges commerciaux en 2019. Notre souhait est d’augmenter ce volume d’environ 50 % dans l’immédiat. Le commerce intra-régional représente environ 19 % en Amérique latine, 52 % en Asie, 54 % en Amérique du Nord et 73 % en Europe. Cela signifie que les Africains font du commerce avec le monde extérieur plus qu’ils ne le font avec les pays du continent. Le chiffre est trop bas et cela justifie la nécessité pour l’Afrique de le corriger. Le Covid-19 a eu un impact négatif sur les modes de vie et le monde des affaires en Afrique, y compris le commerce. Mais pour l’Afrique, des couloirs commerciaux ont été créés, afin de maintenir le flux des affaires et surtout des produits essentiels. Des chaînes de valeur nationales et régionales seront établies et de nombreuses mesures ont été prises pour atténuer les effets du Covid-19. Malgré un environnement de travail très difficile, je suis convaincu que nous réaliserons nos objectifs.

— Vous dites que des chaînes de valeur régionales seront mises en place pour stimuler le commerce intra-africain. Quel rôle jouerontelles ?

Hussein Hassan
La Zlecaf, entrée en vigueur le 1er janvier, constitue le plus grand marché commun du monde, avec 1,2 milliard de personnes.

— L’Afrique est dotée d’énormes richesses naturelles. Le continent possède 60 % des terres arables mondiales non encore cultivées, 42 % de la production mondiale d’or, 80 à 90 % du chrome et du platine et 8 % de réserves mondiales de pétrole. Cependant, jusqu’à présent, le rôle de l’Afrique sur le marché commercial mondial a été de fournir des matières premières en échange de produits manufacturés, ne captant que 3 % du volume du commerce mondial. Les chaînes de valeur nationales et régionales peuvent contribuer à l’industrialisation et garantir que l’Afrique fournisse des produits manufacturés à sa population et dans le monde. Cela garantira que nous commercialisons nos propres produits tout en augmentant les activités économiques sur le continent. Les chaînes de valeur régionales garantiront que l’Afrique fournira des produits manufacturés et cessera de fournir des matières premières aux autres pays du monde.

Cela garantira que les pays africains obtiennent des rendements plus élevés en ce qui concerne les exportations.

— La majeure partie du commerce transfrontalier africain est informelle et généralement effectuée par des femmes. Comment la Zlecaf a-telle traité ce problème ?

— Les femmes commerçantes et entrepreneures représentent environ 70 % du commerce transfrontalier informel en Afrique, commercialisant une variété de produits bruts ou semi-transformés, principalement agricoles. L’un des objectifs de l’accord de la Zlecaf (article 3) est la promotion de l’égalité des sexes. Les Petites et Moyennes Entreprises (PME) représentent environ 80 % des entreprises africaines. Elles sont donc essentielles à la croissance économique du continent. Les femmes sont autant représentées dans les PME que leurs homologues masculins.

Dans le cadre de la Zlecaf, les PME peuvent utiliser les marchés régionaux comme tremplins pour se développer sur les marchés étrangers. En effet, la Zlecaf peut aider les femmes entrepreneures à se connecter à des chaînes de valeur plus larges aux niveaux national et régional et, ce faisant, les aider à développer leurs entreprises. La Zlecaf facilite ainsi la formation de chaînes de valeur régionales en réduisant les coûts commerciaux. De plus, en réduisant les droits de douane, la Zlecaf rend plus abordables pour les femmes du commerce informel les moyens d’opérer par des canaux formels, leur offrant ainsi plus de protection.

— Qu’en est-il du commerce numérique ?

— Il y aura des négociations sur le commerce électronique dans le cadre de la phase II de l’accord sur la création de la Zone de libre-échange. Les préoccupations et les exigences de toutes les parties prenantes seront examinées et négociées pour répondre aux besoins de toutes les parties impliquées dans ce genre de commerce. En outre, l’Union africaine développe une stratégie de commerce électronique axée sur le renforcement des capacités en matière de commerce électronique pour les différentes parties prenantes, y compris les femmes et les jeunes.

— Le continent africain possède déjà plusieurs groupements économiques régionaux comme le COMESA ou la SADC. Y aurait-il des interférences entre la Zlecaf et ces groupements ?

— L’Afrique a identifié 8 Communautés Economiques Régionales (CER) reconnues par l’Union africaine. Les accords conclus dans le cadre des CER visaient à renforcer la coopération entre les pays proches les uns des autres. A titre d’exemple, le COMESA est une CER qui englobe des pays s’étendant de l’Afrique australe, orientale et septentrionale, tandis que la SADC se concentre sur l’Afrique australe. La Zlecaf s’appuie sur l’intégration régionale et les progrès réalisés par ces CER et ne les contredit pas. D’ailleurs, les CER ont joué un rôle-clé lors des négociations sur la Zlecaf.

— L’application de l’accord de libre-échange continental a coïncidé avec l’initiative de l’Union africaine « Faire taire les armes ». Comment l’accord peut-il contribuer aux efforts de paix sur le continent ?

— Le libre-échange encourage les peuples et les nations à vivre en paix les uns avec les autres. La stabilité politique et sécuritaire est une condition fondamentale et sine qua non pour établir et maintenir des partenariats économiques et, par conséquent, des échanges commerciaux entre les différents pays, car aucune croissance économique ne peut être réalisée en présence de frontières fermées ou de mouvements limités d’individus. Il en va de même naturellement pour toute transaction commerciale.

Je pense que la réussite de la Zone franche africaine, accompagnée de ces réalisations en termes d’augmentation des revenus, de création d’emplois et d’accroissement du développement, contribuera efficacement à assurer la sécurité et la stabilité, la plupart des conflits étant principalement dus à des considérations économiques, ce qui signifie qu’il existe une interdépendance étroite entre la stabilité et l’économie. La Zlecaf ouvre la voie à un système commercial stable.

— Comment évaluez-vous le rôle de l’Egypte pendant la présidence égyptienne de l’Union africaine, et comment voyez-vous ce rôle à l’avenir ?

— La présidence égyptienne de l’Union africaine en 2019 a connu de nombreuses réalisations, dont d’ailleurs le lancement de la Zone de libre-échange africaine au Niger en juillet 2019. Parmi les réalisations figurent aussi la restructuration et la réforme institutionnelle de la Commission de l’Union africaine. Je peux dire que le rôle de l’Egypte restera un rôle fondamental de soutien au continent pour réaliser les objectifs de la région en matière de prospérité et de développement durable.

— Comment évaluez-vous le volume des échanges commerciaux entre l’Egypte et les pays africains ?

— Malgré l’intérêt croissant du ministère égyptien du Commerce et de l’Industrie à promouvoir le commerce avec les pays africains, les chiffres sont encore loin de refléter les objectifs escomptés. La part des exportations égyptiennes vers l’Afrique en comparaison avec le reste du monde est seulement de 15,4 %, la part des importations égyptiennes ne représente que 2,1 % du volume total des importations. Le volume du commerce de l’Egypte avec l’Afrique représente environ 8,8 milliards de dollars, selon les chiffres de 2019. Les échanges commerciaux entre l’Egypte et les pays du bassin du Nil ont atteint 1,2 milliard de dollars durant cette même année.

En réalité, nous devons revoir les plans d’exportation et mener une étude approfondie des marchés africains en ce qui a trait au volume de la demande, à la concurrence, aux normes et aux standards, à la qualité des produits, au coût du transport et à la logistique. Il faut commencer par les marchés de grande taille, comme le Nigeria et le Ghana en Afrique de l’Ouest, le Kenya et l’Ouganda en Afrique de l’Est, et la Zambie, l’Afrique du Sud, l’Angola et le Mozambique dans le sud. Nous devons nous concentrer sur les produits pour lesquels l’Egypte a des avantages comparatifs et une compétitivité élevée par rapport à d’autres pays, comme le prêt-àporter, le textile, le coton, les produits en cuir, les chaussures, certains produits agricoles, les médicaments, les produits chimiques et les matériaux de construction.

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