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Mer Rouge : Une dimension capitale pour l’Egypte

Mercredi, 09 décembre 2020

Sécurité et stabilité régionales, échanges et commerce mondiaux : la mer Rouge revêt une importance géopolitique et stratégique majeure. L’Egypte y accorde un intérêt grandissant. Dossier.

Mer Rouge : Une dimension capitale pour l’Egypte
L’Egypte a approuvé le 26 novembre 2020 la Charte institutionnelle du Conseil des pays arabes et africains riverains de la mer Rouge et du golfe d’Aden.

Dr Eman Ragab*

La régionde la mer Rouge acquiert une importance grandissante dans la planification stratégique de l’Egypte. De nombreuses démarches ont été récemment entreprises, témoignant d’un intérêt croissant pour cette région stratégique, comme l’inauguration de la base militaire de Bérénice le 15 janvier 2020. L’objectif stratégique de l’établissement de la base militaire de Bérénice, située sur la côte de la mer Rouge, près des frontières sud, à l’est d’Assouan, avec une superficie de 150 000 feddans, est de protéger et de sécuriser les côtes sud égyptiennes, de protéger les investissements économiques et les ressources naturelles et de faire face aux défis de sécurité dans la mer Rouge. De plus, la marine égyptienne participe à la sécurisation des entrées de la mer Rouge et de ses îles contre les éventuelles agressions des Houthis du Yémen et des groupes armés actifs dans les pays voisins de cette région.

Par ailleurs, l’Egypte a mené plusieurs exercices militaires dans la région de la mer Rouge avec les pays riverains et les forces internationales concernées, afin d’élever le niveau de coordination opérationnelle ou d’« interopérabilité » entre eux, comme les exercices conjoints avec la France et l’Espagne et les derniers exercices conjoints avec l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, la Jordanie, le Soudan et Djibouti. De plus, l’Egypte est membre du « Conseil des pays arabes et africains riverains de la mer Rouge et du golfe d’Aden » créé par Riyad en janvier 2020. Le président Abdel-Fattah Al-Sissi a approuvé en novembre dernier la Charte institutionnelle de ce conseil qui regroupe l’Arabie saoudite, le Soudan, Djibouti, la Somalie, l’Erythrée, le Yémen et la Jordanie. Ses objectifs sont innombrables. Il s’agit d’élever le niveau de la coopération et de l’entente entre les pays membres, de coordonner leurs positions politiques, de renforcer la coopération sécuritaire afin de limiter les dangers et les menaces en mer Rouge, d’assurer la sécurité de la navigation maritime. Ce conseil vise en outre à développer les relations économiques et commerciales, de consolider les investissements entre les pays membres ainsi que le transport maritime et la liberté de mouvement des marchandises et services, de renforcer la coopération entre les ports de la mer Rouge et enfin d’ouvrir des canaux de communication avec les pays non-riverains de la mer Rouge et du golfe d’Aden et avec les organisations régionales et internationales.

Plusieurs facteurs

Longue de 1 900 km, d’une largeur maximale de 300 km et d’une superficie de 450 000 km², la mer Rouge est une mer intracontinentale entre l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. De nombreux facteurs expliquent l’intérêt croissant pour cette zone de la mer Rouge d’une importance géopolitique et stratégique. Il s’agit premièrement de la diversité des menaces que présente cette région pour la sécurité nationale égyptienne. Les régions avoisinantes de la région sud de la mer Rouge abritent en effet le commerce illicite de trafic d’armes, de drogue et d’êtres humains. De plus, la croissance de l’influence des acteurs non étatiques dans cette partie sud de la mer Rouge a affaibli le pouvoir de ces pays comme les Shebab en Somalie, les Houthis au Yémen et les cellules terroristes dans le Yémen du Sud.

Partant, la création d’un réseau logistique entre ces acteurs pourrait menacer la navigation maritime dans le détroit de Bab Al-Mandab qui est l’entrée sud de la mer Rouge vers le Canal de Suez, un principal pilier de la puissance économique de l’Egypte. En outre, la région de la mer Rouge est reliée à la Corne africaine et à l’est de l’Afrique. Ce qui l’expose aux menaces et dangers croissants dans la Corne africaine qui témoigne, depuis des décennies, de profondes mutations ainsi que d’une concurrence internationale et régionale.

Il s’agit deuxièmement de la croissance de l’importance économique de cette région, dont l’Egypte peut tirer profit durant la période à venir. Tout d’abord, cette région s’est transformée en un pôle d’attraction des investissements étrangers destinés au développement des ports maritimes et de leurs couloirs de transport, afin de faciliter le trafic du commerce maritime de la Méditerranée à l’océan Indien et l’inverse via les deux rives de la mer Rouge. Par exemple, la Turquie tient à préserver son rôle dans le développement du port soudanais de Suakin après le renversement du régime d’Al-Béchir, afin de renforcer l’emplacement du port en tant que point de passage des pèlerins vers La Mecque et les efforts de reconstruction du Yémen et de la Somalie. Quant à la Chine, elle investit dans le développement du port djiboutien de Doraleh et possède 23,5 % des zones franches et des ports de Djibouti. En effet, le plan de développement Djibouti 2035 inclut le développement des ports en partenariat avec la Chine en tant que principal pilier de développement du pays. De plus, la Chine monopolise l’industrie du développement de l’infrastructure en Ethiopie qui est nécessaire pour relier le pays aux ports de Djibouti qui sont ses débouchés sur la mer Rouge. Par ailleurs, de nombreuses forces influentes dans le monde adoptent le principe de « la domination des mers lointaines » afin d’assurer le développement de leurs économies. La stratégie chinoise du « Collier de perles » en est la concrétisation la plus évidente. En effet, la Chine tente de consolider sa présence militaire en mer Rouge en parallèle avec le lancement de méga-projets dans les domaines de l’infrastructure, du développement des anciens ports et de la construction de nouveaux ports, tout en déployant les forces marines qui lui permettent de relier les régions qu’elle domine en mer Rouge et dans l’océan Indien. Cette stratégie octroie un avantage supplémentaire, celui de contrôler non seulement le trafic du commerce vers l’Europe puis vers l’Asie, mais aussi de contrôler la voie du commerce de et vers les pays voisins des pays riverains de la mer Rouge comme l’Ethiopie et le Kenya.

De plus, la Russie a convenu avec le Soudan, Djibouti et l’Ethiopie d’installer une base militaire russe en mer Rouge pour équilibrer la présence américaine, précisément dans les ports de Berbera et de Saylac en Somalie à proximité des frontières avec Djibouti.

Mer Rouge : Une dimension capitale pour l’Egypte
Le président Abdel-Fattah Al-Sissi lors de l’inauguration de la base militaire de Bérénice, la plus grande base militaire dans la région de la mer Rouge, en janvier 2020.

Une diplomatie de la mer Rouge

De plus, la mer Rouge est devenue le couloir des câbles de communication et d’Internet. C’est ainsi que Djibouti est devenu un hub des câbles de communication et le point de rencontres de nombreux câbles de communication transcontinentaux. Raison pour laquelle de nombreuses forces internationales et régionales, avec en tête la Chine, l’Union européenne et les Etats-Unis, tentent de préserver une présence militaire dans les régions de passage des câbles de communication à l’entrée de la mer Rouge, notamment à Bab Al-Mandab afin de faire face à toute tentative de porter atteinte à ces câbles, notamment de la part des acteurs armés non étatiques dans cette région.

Le troisième facteur de l’importance croissante que porte l’Egypte à cette région concerne la croissance de l’intérêt accordé par les forces régionales et internationales à la mer Rouge et à ses causes indépendamment des politiques relatives à l’Afrique et au Moyen-Orient, au point que sont nées ce que l’on appelle « les politiques de la mer Rouge ». Ceci s’explique par le fait que la présence de ces forces dans la région de la mer Rouge est devenue un facteur qui augmente leur pouvoir politique au Moyen-Orient à travers lequel elles peuvent jouer un rôle dans de nombreuses causes du Moyen-Orient. Le fait qui influe sur la sécurité et la stabilité du Moyen-Orient.

De plus, la région de la mer Rouge est devenue l’une des scènes à travers laquelle il est possible de réaliser une victoire dans la concurrence internationale entre la Chine, l’Inde et les Etats-Unis autour de la domination de l’océan Indien. En effet, cette concurrence acquiert une grande importance à la lumière de la course à l’armement entre la Chine et les Etats-Unis dans la mer de Chine méridionale qui se prolonge à leur concurrence sur le pouvoir dans l’océan Indien, notamment à la lumière de la croissance de la concurrence entre la Chine et l’Inde sur l’élargissement de leurs zones de pouvoir dans la région.

A la lumière de toutes ces mutations, l’Egypte est devenue une partie intégrale dans tous les comptes internationaux et régionaux relatifs à la région de la mer Rouge et dans tous les arrangements posés par ces forces pour réaliser la sécurité, la stabilité et le développement durable dans ce couloir vital, notamment dans les pays riverains de sa partie sud.

*Cheffe du département des études sécuritaires au CEPS d’Al-Ahram

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