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Sayed Flifel : L’Egypte a opté pour la paix et les négociations, elle défendra les droits du peuple égyptien jusqu’au dernier mètre cube d’eau

Ola Hamdi, Lundi, 24 août 2020

Sayed Flifel, membre de la commission des affaires africaines au Conseil des députés et ex-doyen de l’Institut d’études africaines, revient sur les enjeux du nouveau cycle de négociations sur le barrage éthiopien de la Renaissance et les scénarios d’avenir.

Sayed Flifel

Al-Ahram Hebdo : L’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie ont repris les négociations le 21 août. Comment voyez-vous le cours des négociations ?

Sayed Flifel : L’expérience des négociations avec l’Ethiopie, qui étaient autrefois des négociations directes et sont devenues des négociations en présence de tierces parties, tels les Etats-Unis, la Banque mondiale et l’Union Africaine (UA), nous révèle que les Ethiopiens ont toujours entravé la conclusion d’un accord en poursuivant la construction du barrage ou en changeant leur position dans les négociations. A chaque fois, les négociations étaient reportées. Il semblerait que l’Ethiopie veuille construire ce barrage pour stocker l’eau et non pas pour produire l’électricité, comme elle le prétend. La preuve en est que toutes les études techniques ont montré qu’un barrage de cette taille n’est pas nécessaire pour produire 6 GW d’électricité. Cela signifie que le barrage est avant tout un projet politique et qu’il vise à transformer le Nil bleu en un lac éthiopien. Au lieu de négocier les points de désaccord, déjà réglés à 95%, l’Ethiopie veut redistribuer les quotas d’eaux. Cela signifie que l’existence de l’Etat égyptien sera menacée, ce que l’Egypte rejette bien évidemment. D’ailleurs, le président Abdel-Fattah Al-Sissi a déclaré que la question des eaux du Nil est une question de vie ou de mort. Revenir au fait que chaque partie soumette une proposition d’accord complet veut dire que les points de désaccord vont subsister et nous allons revenir à la situation de 2015. D’où la proposition que les trois pays travaillent sur un seul document incluant les points d’accord et de désaccord. En fait, la partie éthiopienne n’inspire pas confiance. Il y a une contradiction entre ce qu’elle dit dans les instances internationales et ce qu’elle dit à l’intérieur de l’Ethiopie en raison des problèmes internes. Bref, l’Etat éthiopien est en situation d’effondrement et considère le barrage comme une bouée de sauvetage. Il faut donc agir de manière rationnelle et coopérer dans le cadre du droit international. Malheureusement, les responsables éthiopiens en font peu de cas.

— Pensez-vous qu’il y ait un accord ?

— Je m’attends à ce qu’il y ait un prolongement des négociations au-delà du 28 août, date de la fin de ce cycle. L’Afrique du Sud, un pays plein de rivières qui dépend en grande partie de l’eau des pluies, ne comprend pas très bien la position de l’Egypte. Le rythme des négociations est faible. Le médiateur africain a pris la décision d’interdire toute déclaration qui pourrait affecter le cours des négociations. Cependant, l’Ethiopie a fait des dizaines de déclarations. C’est pourquoi l’Egypte doit compter sur elle-même et sur sa capacité à gérer la question. Bien sûr toutes les possibilités sont ouvertes, ce qui signifie qu’il est possible de retourner à l’Onu, de recourir à la médiation internationale ou même à la Cour internationale de justice. En fin de compte, si les négociations ne marchent pas, nous aurons recours au droit international selon notre propre volonté tout comme l’Ethiopie a bloqué l’eau selon sa propre volonté.

— L’Ethiopie a fixé à août 2021 la date du deuxième remplissage du barrage. Qu’en pensez-vous ?

— Si nous parvenons à un accord sur le remplissage et le fonctionnement du barrage qui n’affecte pas les quotas, nous n’aurons aucune objection à ce que l’Ethiopie procède au remplissage du barrage dans le cadre d’une coopération régionale. Mais la question est de savoir si l’Ethiopie respectera le droit international et les considérations juridiques auxquelles tous les pays adhèrent. Il existe des expériences réussies comme celle du fleuve Sénégal; les pays riverains du fleuve Sénégal ont établi une excellente coopération et intégration économique. Nous aurions pu faire la même chose. Le président Abdel-Fattah Al-Sissi a proposé à l’Ethiopie l’accès à un port sur la Méditerranée pour acheminer ses exportations via les lignes ferroviaires et la navigation fluviale, ainsi que des réductions sur les droits de passage dans le Canal de Suez. Mais jusqu’à présent, il semblerait qu’il n’y ait pas de réponse. Si nous arrivons à la fin de ce cycle et que les divergences subsistent, cela signifiera que l’Ethiopie campe sur sa position.

Pensez-vous que le rapprochement égypto-soudanais actuel représente un coup pour l’Ethiopie ?

— Les responsables soudanais ont compris les risques réels du barrage de la Renaissance et en ont été affectés avant même qu’il ne commence à fonctionner. Ils ont également écouté l’avis de leurs scientifiques concernés par la question des fleuves, qui ont dévoilé les violations éthiopiennes et qui ont une grande expérience dans la gestion de projets communs. La question n’avait donc pas besoin de gros calculs. Au cas où 74 milliards de m3 d’eau s’écouleraient de l’Ethiopie vers le Soudan en cas d’effondrement du barrage, ce qui est tout à fait possible, les barrages soudanais, dont la capacité ne dépasse pas 15 à 20 milliards de m3, vont s’effondrer. La ville de Khartoum va alors être ravagée. Maintenant que le Soudan a réalisé l’ampleur du danger, les deux positions se sont unies et les signes d’une véritable coopération stratégique entre les deux pays commencent à apparaître. Ce qui nous placera en position de force au cours de la prochaine étape.

Pour ce qui est du rapprochement égypto-soudanais, la concordance de nos positions est un retour à nos constantes historiques, un retour au traité du partage des eaux du Nil de 1959 entre l’Egypte et le Soudan. Nous sommes un seul peuple, le peuple de la Vallée du Nil, qui vit dans deux pays, l’Egypte et le Soudan. Nous avions une vie rurale commune, un même système politique, une coopération et une intégration économique, si ce n’est que la période du pouvoir d’Al-Béchir qui a perturbé le cours des relations dans la Vallée du Nil. Ceux qui avaient semé la discorde entre les deux pays sont un groupe de personnes amenées par Al-Béchir qui ne sont nullement des spécialistes, ni des experts dans les barrages ou l’eau. En même temps, Al-Béchir avait exclu les experts en droit international et les grands experts en barrages qui ont supervisé la construction des barrages soudanais. Il a placé ceux qui n’ont ni expérience scientifique, ni connaissance en histoire, et donc maintenant, les choses sont revenues à la normale et la question de l’unité égypto-soudanaise sur la question de l’eau a repris vie. Nous avons tous deux besoin l’un de l’autre. Sans aucun doute, c’est un message à l’Ethiopie de ne pas compter sur l’alignement soudanais en dehors du cadre des intérêts du peuple soudanais. Il suffit que le ministre soudanais de l’Irrigation a récemment déclaré que la sécurité du barrage représentait la principale préoccupation du Soudan. Personne au sein du gouvernement soudanais ne parlait auparavant de la sécurité du barrage de la Renaissance. Le Soudan commence à voir clair ce que le régime d’Al-Béchir ne voulait pas voir. Ceci est dans l’intérêt des peuples égyptien et soudanais.

— Comment la situation interne en Ethiopie peut-elle impacter le cours des négociations ?

— Je pense que nous serons surpris par des évolutions tumultueuses internes en Ethiopie, dans lesquelles les habitants de la Vallée du Nil pourraient trouver une solution à la crise avant que le barrage ne représente un danger pour tous. Je sais ce qui se passe à l’intérieur de l’Ethiopie concernant les rôles des grandes ethnies, la résistance au gouvernement central et les affrontements civils entre les ethnies où les alliés d’hier deviennent des ennemis et les ennemis d’hier des alliés. Ce sont tous des indices que les prochaines élections pourraient témoigner de grands changements.

— De manière générale, comment voyez-vous la crise des barrages en Afrique et au Moyen-Orient? Dans quelle mesure sont-ils un outil de tension ou un outil de coopération ?

— En Afrique, il n’y a pas de crise de barrages sauf le barrage de la Renaissance. Au Moyen-Orient, les deux pays qui provoquent des problèmes sont Israël et la Turquie. Israël qui s’empare par la force des eaux du Jourdain et des fleuves libanais, et la Turquie qui construit des barrages sur les fleuves qui alimentent le Tigre et l’Euphrate. Raison pour laquelle la part de l’eau de l’Iraq est passée de 130 à 30 milliards de m3 par an. Le peuple iraqien s’insurgera un jour contre cette politique. Nous verrons les choses revenir à leur juste place, lorsque l’armée iraqienne se libérera un jour de l’Iran et de la Turquie et mettra fin au contrôle turc sur les eaux du Tigre et de l’Euphrate.

— Quelle est la vision que l’Egypte tente de prouver à travers les négociations sur le barrage de la Renaissance ?

— L’Egypte a opté pour la paix et les négociations, elle défendra les droits du peuple égyptien jusqu’au dernier mètre cube d’eau. L’Etat joue un rôle pionnier dans la rationalisation de l’utilisation de l’eau et dans la préparation aux éventualités de l’effondrement du barrage de la Renaissance. L’Egypte déploie d’énormes efforts pour maximiser l’exploitation de ses sources hydriques, tels la collecte des eaux pluviales, le dessalement de l’eau de mer et le recyclage des eaux usées. Tous ces efforts confirment que nous possédons un Etat puissant qui connaît parfaitement les intérêts nationaux et qui tente de les réaliser avec dynamisme, enthousiasme, compétence et connaissance l

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