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Dr Mohamed Megahed Al-Zayat : La dissuasion militaire c’est être entièrement prêt à affronter tous les scénarios

Ola Hamdi, Mercredi, 29 juillet 2020

Dr Mohamed Megahed Al-Zayat, conseiller au Centre égyptien pour les études stratégiques, revient sur les évolutions politiques et militaires en Libye.

Dr Mohamed Megahed Al-Zayat

Al-Ahram-Hebdo : Lors de son discours à l’occasion de la commémoration de la Révolution du 23 Juillet, le président Sissi a déclaré que les menaces contre la sécurité nationale renforcent le souci d’avoir « la capacité globale ». Qu’entend-on par ce terme ?

Dr Mohamed Megahed Al-Zayat : Le terme « force globale » fait référence à la force qui fait face à tous les défis en même temps. L’Egypte fait actuellement face à trois défis. Le premier est le défi de l’eau et le barrage de la Renaissance, en raison de l’intransigeance éthiopienne. Le deuxième défi est la menace que représente l’ingérence turque en Libye pour la sécurité nationale de l’Egypte et ses tentatives de s’emparer des richesses libyennes, de créer des bases militaires et de conclure des accords illégaux avec le Gouvernement d’union nationale (GNA) dans les domaines du pétrole, du gaz naturel et de la reconstruction. Le troisième défi, qui est là depuis plusieurs années, est le terrorisme qui tente de prendre pied dans le Sinaï. Bien que le gouvernement égyptien ait réussi à en éradiquer les racines, il reste encore quelques tentacules qui reçoivent un soutien de l’étranger. Ces trois défis coïncident avec un défi plus grand lancé par le gouvernement pour reconstruire l’Etat égyptien à tous les niveaux pour assurer une vie décente au citoyen.

— Après le feu vert du parlement égyptien pour envoyer des troupes en Libye, comment la situation a-t-elle évolué sur les deux scènes militaire et politique ?

— L’Egypte a pris toutes les mesures légitimes qui lui garantissent la protection de sa sécurité nationale et la possibilité d’envoyer des forces égyptiennes en dehors du pays. L’Egypte a tracé une ligne rouge à ne pas franchir, à savoir Syrte et Jufra. Si les forces turques, les forces du GNA ou des mercenaires passent cette ligne, cela sera considéré comme une menace pour la sécurité nationale de l’Egypte. Cette position égyptienne a engendré des réactions à l’étranger. Ainsi, les Etats-Unis ont changé de position. Le président américain s’est entretenu avec son homologue égyptien, et tous les dirigeants européens exigent désormais un cessez-le-feu. L’Egypte reste vigilante face à toute tentative turque de mener une opération surprise pour s’emparer de Syrte ou du Croissant pétrolier, opération qui serait considérée comme une atteinte directe à la sécurité nationale de l’Egypte.

— Comment voyez-vous la position de la communauté internationale ?

— La position de la communauté internationale était confuse au début. Les Etats-Unis, par exemple, ne voulaient pas prendre de position précise et ne voyaient aucun risque dans le transfert des mercenaires de la Syrie vers la Libye, ni dans l’intervention militaire turque en Lybie. Toute leur attention était rivée sur la présence russe et l’assistance apportée par une compagnie militaire russe aux forces de l’Armée Nationale Libyenne (ANL). Mais à la fin, les Etats-Unis ont dû changer de position. Cela était clair dans le rapport du Pentagone, qui a commencé à parler du danger que représente le transfert, par la Turquie, d’éléments terroristes et de mercenaires en Libye. La position américaine a relativement changé, mais elle estime toujours que le danger en Libye provient plutôt de la présence russe, vu la concurrence qui existe entre les deux puissances, et le danger turque vient en deuxième lieu. Quant à la position de l’Union Européenne (UE), elle n’était pas claire. Elle ne s’opposait pas entièrement à la présence turque en Lybie, à l’exception de la France, qui considère l’intervention turque comme une menace pour les intérêts français, que ce soit en Libye, dans le Sahel et le Sahara, ou dans le sud de la Méditerranée en général. La France, a alors adopté une position claire. Pour sa part, l’Italie a dû changer de position avec le nombre croissant de terroristes et le discours sur leur infiltration en Italie et en Europe via l’Italie. L’Allemagne a également commencé à réagir, lorsque l’affrontement s’est intensifié entre la Turquie, la Grèce et Chypre. Elle a alors pris position contre la Turquie et a exigé un cessez-le-feu, mais elle n’a pas pris de position claire à l’égard du transfert d’éléments terroristes vers la Libye, car la position européenne est faible et l’UE n’a aucune position influente sur la politique internationale à l’heure actuelle. En effet, elle ne recherche que ses intérêts pétroliers et ne se soucie que de la question des réfugiés.

— Erdogan cherche à créer un foyer terroriste en Libye en envoyant des mercenaires de divers groupes djihadistes. Quelles seront les conséquences régionales de cette politique ?

— Erdogan se trouve confronté à un grand problème à cause de son soutien aux forces terroristes présentes dans le nord de la Syrie. Alors que les arrangements avec la Russie et le régime syrien devaient aboutir à la liquidation des groupes terroristes, que ce soit dans la Ghouta, au sud de la Syrie, à Homs ou à Alep, des accords ont finalement été conclus entre Erdogan et la Russie, afin que ces groupes terroristes, leurs dirigeants, leurs armes moyennes et légères soient transférés vers le nord. La Turquie était en relation avec toutes les factions affiliées à Daech ou à Al-Qaeda pour affronter les Kurdes et les expulser de leurs terres. Puis, la Turquie s’est engagée dans les négociations de Sotchi avec la Russie et l’Iran pour assurer le retrait de ces groupes dans la province d’Idleb. Mais elle n’a pas réussi, car ces forces ont commencé à se rebeller contre elle. La Turquie a trouvé dans la Libye un refuge ou une opportunité pour se débarrasser de dizaines de milliers de ces mercenaires qui sont devenus un fardeau, mais aussi pour atteindre deux principaux objectifs : menacer la sécurité nationale de l’Egypte, de la Tunisie et de l’Algérie d’une part, et menacer les intérêts français d’autre part, en entraînant ces forces vers le Sahel et le Sahara, puis en brandissant la menace que ces mercenaires aggravent la crise des réfugiés pour l’UE. De la sorte, Erdogan peut utiliser la carte des mercenaires pour menacer toutes ces parties.

— La présence de ce foyer terroriste en Libye peut-elle changer la carte du terrorisme au Moyen-Orient ?

— Il est possible que des éléments terroristes sortent de la Libye. Il y a environ 2 500 Tunisiens qui tentent de regagner la Tunisie. L’Algérie a commencé à s’inquiéter et a mis en place une nouvelle base militaire aux frontières avec la Libye. On craint également que ces éléments rejoignent Al-Qaeda, qui se trouve dans la région du Sahel et du Sahara, et menacent ainsi le Cameroun, le Nigeria, le Burkina Faso et le Tchad dans cette région.

— Quels sont les éventuels scénarios militaires ?

— Personne ne peut prédire les scénarios. Pour l’instant, la dissuasion militaire consiste à être entièrement prêt à affronter toute évolution. Cependant, nous optons pour la solution pacifique. Ce que les puissances internationales cherchent aussi, mais certaines puissances utilisent le couvert du cessez-le-feu pour ancrer leur influence.

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