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En Libye, des convoitises turques à multiples volets

Lundi, 20 juillet 2020

Alors que le soutien militaire de la Turquie au GNA s’intensifie sur le terrain, une série de visites a été effectuée par des responsables turcs à Tripoli pour conclure de nombreux accords de coopération économiques et sécuritaires. Objectif : étendre l’influence d’Ankara en Libye et obtenir des gains économiques et géostratégiques. Explications.

En Libye, des convoitises turques à multiples volets
Manifestations à Bruxelles contre l'intervention turque en Libye.

Mona Soliman*

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a annoncé, le 17 juillet, que son pays allait signer un nouvel accord avec le conseil présidentiel du Gouvernement d’union nationale (GNA), présidé par Fayez El-Sarraj, suite au premier mémorandum d’entente signé par les deux parties en novembre dernier dans le domaine de la coopération militaire et sécuritaire. Cette mesure prédit, en effet, la persistance de l’ingérence turque dans le dossier libyen via le soutien logistique et militaire au GNA, afin de renforcer sa présence dans l’ouest de la Libye et réaliser ses convoitises géostratégiques et économiques.

Ankara a effectivement commencé à préparer cette nouvelle colonisation économique de la Libye à travers une série de visites effectuée par des responsables turcs pour Tripoli le 17 juin 2020. En effet, une haute délégation turque composée des ministres de la Défense et des Affaires étrangères ainsi que du président du service de renseignements ont effectué des discussions avec le GNA et ont conclu de nombreux accords qui renforcent la coopération économique, militaire et sécuritaire entre Ankara et Tripoli. Et ce, bien que ces accords ne revêtent aucune légitimité, car le GNA n’est pas représentatif de tout le peuple libyen et ses accords n’ont pas été approuvés par le parlement libyen élu. Ce qui met en doute leur légitimité et la possibilité de leur exécution. Cependant, Erdogan insiste sur leur signature, car ils donnent à penser que le GNA a réalisé une victoire formelle face à l’armée nationale.

Economie et géostratégie

De plus, en cas de renversement du GNA, de son changement ou de la création d’un gouvernement d’unité nationale qui domine la totalité des territoires libyens, Ankara pourrait réclamer des indemnisations exactement comme il le fait maintenant au sujet d’accords signés avec le régime précédent. Il réclame au GNA de verser des indemnisations pour l’abolition des dizaines de contrats commerciaux conclus durant l’ère de Kadhafi évalués à quelque 20 milliards de dollars.

De même, la domination d’Ankara du marché libyen contribuera à lui ouvrir les marchés africains, surtout à la lumière de l’intérêt turc manifesté pour le continent noir. En effet, le volume du commerce entre les deux parties s’est graduellement élevé de 3,68 milliards en 2003 à 20 milliards en 2018. De la sorte, Erdogan assurera un essor économique pour son pays qui connaît un recul continu dans les taux de développement, ce qui a fortement impacté la popularité d’Erdogan.

Par ailleurs, Ankara tente d’imposer son emprise sur les richesses pétrolières libyennes à travers la prospection du pétrole et du gaz sur les côtes libyennes, surtout que la Turquie a constamment besoin d’énergie pétrolière. Il tente aussi de s’ingérer en partie dans les opérations de reconstruction de la Libye une fois entamées. Sur un autre niveau, Erdogan tentera d’augmenter les exportations turques pour la Libye qui est un marché prometteur pour les marchandises et les armes turques aux technologies moyennes. Les armes qu’utilisent les milices et les groupuscules armés, notamment les drones turcs nommés Bayraktar, ont opéré un transfert qualificatif dans l’armement des milices du GNA.

D’ailleurs, la Libye jouit d’un emplacement stratégique important avec ses 2 000 km de côtes face aux côtes européennes et ses frontières communes avec les pays du centre et du nord de l’Afrique. Ceci contribue à réaliser un certain nombre d’objectifs régionaux pour Erdogan. Un rapport du secrétariat américain à la défense sur « le terrorisme dans le continent africain » pour les trois premiers mois de 2020 a dévoilé que la Turquie avait envoyé près de 4 000 mercenaires syriens en Libye pendant cette période. C’est ce qui a permis l’avancée militaire des milices du GNA. En effet, Erdogan essaye d’appliquer le scénario syrien sur la Libye en transférant des éléments terroristes d’Idleb aux villes de l’ouest de la Libye. A travers cette politique, il menace les pays du sud de l’Europe en leur exportant les terroristes et les migrants. Raison pour laquelle les pays qui critiquent le plus la présence turque illégitime en Libye sont la France et l’Italie, car celle-ci représente une menace directe pour leur sécurité nationale.

De plus, le renforcement turc militaire et politique en Libye oeuvrera à renforcer le pouvoir turc avec les groupes de l’islam politique dans le nord de l’Afrique, comme le mouvement Ennahda (affilié aux Frères musulmans) en Tunisie, sans oublier l’appartenance du gouvernement d’El-Sarraj à Tripoli aux Frères musulmans libyens. Erdogan tente ainsi de renforcer son pouvoir en tant que leader de ces groupuscules dans tous les pays musulmans. Bien plus, la présence turque en Lybie la place à proximité des pays du centre de l’Afrique (le Niger, le Tchad, le Soudan, le Congo). Ce qui lui permettra de présenter son soutien aux groupuscules islamiques avec leurs deux ailes politiques et armées dans ces pays, notamment après que des rapports internationaux de services de renseignements ont confirmé qu’Erdogan avait présenté un certain soutien au mouvement terroriste de Boko Haram au Nigeria. Erdogan tentera également de se présenter comme leader pour les musulmans africains. La présence militaire et politique d’Ankara en Libye oeuvrera à renforcer également le pouvoir régional turc et à harceler les pays régionaux (l’Egypte, la Grèce, la Chypre, la France, l’Italie), notamment après que Le Caire a réussi à créer une coalition tripartite avec la Grèce et la Chypre pour la délimitation des frontières et le commencement de la prospection du gaz dans l’est de la Méditerranée et l’écartement d’Ankara de cette coalition vue ses politiques hostiles envers ces trois pays.

Partant, il s’avère qu’Erdogan poursuivra son ingérence militaire en Libye vu le défi qu’elle représente pour la communauté internationale, afin de réaliser ses intérêts avec en premier plan l’exploitation de cette ingérence étrangère pour renforcer sa popularité décroissante à l’intérieur et gagner des voix dans les prochaines élections présidentielles.

*Professeure de sciences politiques à l’Université du Caire

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