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Dr Ahmad Qandil : L’escalade turque en Libye est motivée par les convoitises d’Ankara dans ce pays et la situation interne

Propos recueillis par Ola Hamdi, Lundi, 22 juin 2020

Dr Ahmad Qandil, expert en relations internationales et chef du programme des études sur l’énergie au CEPS d’Al-Ahram, revient sur l’escalade turque en Libye et en Méditerranée orientale.

Dr Ahmad Qandil

Al-Ahram Hebdo : Comment l’escalade sur la scène libyenne s’est-elle reflétée sur la région de la Méditerranée orientale ? Et jusqu’où va le lien entre ces deux scènes ?

Dr Ahmad Qandil : Il y a bien sûr un lien entre les deux scènes. Les récentes évolutions en Libye sont le résultat de ce qui s’est passédans la région de la Méditerranée orientale depuis les énormes découvertes de gaz naturel faites au cours de la dernière décennie. Il y a eu des arrangements régionaux lancés àl’initiative de l’Egypte qui ont permis de maximiser les ressources en gaz naturel, notamment le Forum du gaz de la Méditerranée orientale, auquel ont participé7 pays, àsavoir l’Egypte, la Jordanie, la Palestine, l’Italie, la Grèce, Chypre et Israël. En raison du manque de confiance dans le régime turc, ces arrangements ont exclu la Turquie de la question du gaz. L’intervention turque en Libye était une tentative de la Turquie d’intégrer ce pays aux équations régionales de la Méditerranée orientale.

L’escalade turque est motivée par les convoitises d’Ankara. L’intervention turque aura bien évidemment un impact, car elle sera un foyer de terrorisme et d’extrémisme en Libye, ce qui aggraverait les tensions, l’instabilitéet le chaos dans la région, sans oublier le fait que les Turcs peuvent harceler les navires d’exploration gazière en Méditerranée orientale. Beaucoup de grandes compagnies d’énergie s’abstiendront d’opérer en Méditerranée orientale.

— L’Italie et la Grèce ont signé un accord de démarcation des frontières maritimes, quelle est l’importance de cet accord à ce moment précis ?

—Son importance émane du fait qu’il intervient après 40 ans de négociations entre les deux pays. L’accord est un message politique selon lequel la Grèce est déterminée àdélimiter ses frontières maritimes avec tous ses voisins. L’Italie est un acteur important au sein de l’Union européenne et possède une forte puissance militaire. En outre, cet accord envoie un message politique d’une grande importance àla Turquie selon lequel les pays européens ne resteront pas les bras croisés face àl’intimidation turque dans la région. C’est un indice fort de l’alignement européen contre la Turquie. L’accord renforce la légitimitédes règles internationales de démarcation des frontières maritimes dans la région.

— Y aura-t-il une future visite du ministre grec des Affaires étrangères en Egypte ? Qu’attendons-nous de cette visite ?

—Le ministre grec des Affaires étrangères, Nikos Dundas, se rendra en Egypte dans les prochains jours afin de conclure un accord similaire àcelui conclu avec l’Italie. Il s’agit de procéder àla démarcation des frontières maritimes entre l’Egypte et la Grèce. Il faut savoir que la Turquie a conclu un mémorandum d’entente avec le gouvernement de Sarraj, en profitant de l’absence de démarcation des frontières entre la Grèce et l’Egypte. Nombre d’observateurs ont ainsi demandéaux parties égyptienne et grecque de délimiter rapidement les frontières maritimes entre elles.

Les deux pays sont membres de la Convention des Nations-Unies sur le droit de la mer de 1982, ce qui signifie qu’ils ont une référence juridique internationale reconnue, contrairement àce qui s’est passédans l’accord entre Sarraj et Erdogan. Le gouvernement de Sarraj est inconstitutionnel et le mémorandum n’a pas étéapprouvépar le parlement libyen et, par conséquent, formellement et juridiquement, il comporte des lacunes. Si un accord est conclu entre l’Egypte et la Grèce, il aura une plus grande légitimitéet une reconnaissance internationale. Les observateurs demandent également àce que les frontières entre la Libye et Chypre soient délimitées, afin de ne laisser aucune faille àceux qui veulent pêcher en eaux troubles.

— Et comment trouvez-vous l’annonce par la Turquie d’une carte des nouveaux champs d’exploration en Méditerranée orientale ?

—Il s’agit sûrement d’une tentative d’imposer la vision turque de délimitation des frontières maritimes, mais personne n’accepte cette vision. La communautéinternationale doit unir ses efforts et faire savoir clairement que cette vision ne peut servir de base pour la démarcation des frontières maritimes. La position américaine est malheureusement très faible àl’égard de la Turquie sur cette question, ce qui a encouragéle président turc àpoursuivre son vandalisme dans la région. La réaction de l’Union européenne a étéassez faible vis-à-vis d’Ankara.

Cela a encouragéErdogan àfaire davantage chanter les Européens, surtout avec la carte des réfugiés et l’escalade militaire en Libye. Si les Européens traînent en essayant de dissuader Erdogan, les Turcs les feront chanter avec la question des réfugiés et le fait de faire de la Libye un foyer de terrorisme et une plateforme pour envoyer des terroristes et des réfugiés vers l’Europe. Par conséquent, nous demandons àl’Europe d’accélérer l’imposition de sanctions contre Ankara.

— Pensez-vous que l’escalade turque en Libye a des raisons internes ?

—Certes, l’escalade turque en Libye a des motifs internes. La situation économique en Turquie est déplorable. C’est pourquoi la Turquie convoite les richesses du peuple libyen après avoir tentéde voler le pétrole syrien et le gaz chypriote. En dépit de la baisse des prix du pétrole et du gaz dans le monde, il y a un empressement turc de voler les richesses du peuple libyen, et cela est clair dans la demande de la Turkish Petroleum Company de commencer àexplorer le gaz, tandis que toutes les autres compagnies se retirent de l’exploration, car il n’y a pas d’utilitééconomique àle faire. Malgrécette tendance due àla baisse de la demande sur le gaz en raison de la crise du coronavirus et des mesures de précaution, la Turquie est pressée et veut obtenir le prix de son soutien militaire au gouvernement de Sarraj pour faire face àses crises économiques internes.

— Que pensez-vous des mesures prises par l’Egypte pour protéger sa sécurité nationale et faire face à la présence turque en Libye ?

—Les mesures égyptiennes sont intelligentes et sages. L’Egypte suit une approche pragmatique face àla position turque. La Déclaration du Caire, proposée par le président Abdel-Fattah Al-Sissi, est une tentative sérieuse de retourner àla solution politique qui satisfait les différentes parties libyennes et qui empêche les acteurs régionaux d’envenimer les tensions. Arrêter de faire couler le sang du peuple libyen est l’objectif de l’Egypte. La solution du problème sécuritaire en Libye est la prioritéabsolue, car la présence des milices armées, surtout soutenues par les Turcs, leur ouvre la voie àla création d’un nouveau foyer terroriste dans la région. L’initiative égyptienne est venue au bon moment pour protéger la Libye contre l’exploitation du vide sécuritaire actuel. Cette initiative doit être soutenue par tous les pays.

— Face au rejet par le gouvernement de réconciliation de la Déclaration du Caire, quels sont les scénarios possibles ?

—Il existe plusieurs scénarios : le premier scénario est la persistance du chaos en Libye, l’épuisement des richesses du peuple libyen, l’arrêt des exportations de pétrole et de gaz, la persistance de la paralysie de l’économie libyenne actuelle, ainsi que la présence des milices armées et des mercenaires, qui sont les seuls bénéficiaires du chaos persistant dans la région. Le deuxième scénario est l’intensification des conflits entre les milices armées au sujet du butin, d’autant plus qu’il n’y a aucun lien idéologique ou tribal entre elles. Ces milices peuvent se battre pour accéder au pouvoir ou pour s’emparer des gisements de pétrole àl’ouest.

Le troisième scénario est l’acceptation de la Déclaration du Caire, le retour àla solution pacifique et politique, l’élection d’un nouveau conseil présidentiel, le démantèlement des milices, la tenue d’élections et le retour au calme en Libye. Ce scénario est le plus optimiste et le moins susceptible de se réaliser.

— Quelle est la responsabilité de la communauté internationale dans la crise libyenne ?

—Malheureusement, le Conseil de sécuritén’est pas en mesure de prendre des mesures efficaces pour dissuader les différentes parties d’intervenir en Libye. Jusqu’àprésent, aucun nouvel émissaire des Nations-Unies en Libye n’a éténommé, ce qui entrave la solution politique de la crise. La communautéinternationale est divisée quant àla légitimitédu gouvernement de Sarraj. Ce gouvernement est inconstitutionnel et sa composition actuelle est tout àfait contraire àl’accord de Skhirat, pourtant, certaines parties internationales le reconnaissent. Cette reconnaissance internationale doit s’arrêter dans les plus brefs délais car Sarraj est accuséde trahison par le parlement libyen en raison des deux mémorandums d’entente qui ont autoriséles envahisseurs turcs àentrer sur le territoire libyen. La communautéinternationale doit veiller àla légitimitédu Conseil présidentiel en Libye.

L’absence de prise de position claire contre Sarraj est une erreur que l’histoire ne pardonnera pas. Quant aux Américains, je ne pense pas qu’ils joueront un rôle dans la période àvenir, surtout àl’approche des élections américaines et la politique américaine qui tend vers un retour des forces américaines au pays et la limitation des déploiements militaires. Je pense donc que le rôle américain sera limitédans la période àvenir.

Les Russes ont peut-être un rôle plus important àjouer en raison de leur présence militaire sur le terrain, mais en même temps, on ne peut pas compter sur eux pour rétablir la stabilité, car il y a des ententes avec la partie turque comme cela s’est produit en Syrie. De ce fait, la seule solution est entre les mains du peuple libyen et de la Ligue arabe. Peut-être que l’initiative égyptienne sera la feuille de route qui mènera àla solution de la crise libyenne .

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