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Les mauvais calculs de l’Ethiopie

Dimanche, 07 juin 2020

La crise politique interne en Ethiopie a eu un important impact sur les négociations sur le barrage de la Renaissance. Analyse.

Les mauvais calculs de l’Ethiopie
Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, tente d'exploiter le dossier du barrage à des fins politiques.

Depuis 2015, l’Ethiopie traverse des conjonctures politiques exceptionnelles. C’est au courant de cette année qu’est déclenchée une importante vague de manifestations. Un mouvement qui a atteint son summum trois ans plus tard. Cette vague avait entraîné un changement à la tête du régime après la démission de l’ancien premier ministre Hailé Mariam Dissaline et l’arrivée à la tête de l’exécutif, en avril 2018, d’Abiy Ahmed, qui appartient à l’OPDO, l’Organisation démocratique des peuples Oromo, une première pour ce parti. Depuis sa nomi­nation en avril 2018, Abiy Ahmed a adopté une politique de rupture par rapport à ses prédécesseurs. Celle-ci s’est notamment traduite par la création d’un nouveau parti, le parti de la Prospérité, et par la dissolution du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), qui tenait les rênes du pouvoir dans le pays depuis 1991.

Les politiques d’Abiy Ahmed ont fait face à une opposition farouche émanant du Front de Libération du Peuple du Tigré (FLPT), membre fondateur du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien, qui avait joué un rôle fondamental dans la gestion des affaires du pays pendant les périodes de Meles Zenawi et de son successeur Dissaline, mais il y a eu des critiques au sein de son propre camp, les Oroma, tribu dont il est originaire.

L’opposition, toutes tendances confondues, le critique pour ses tentatives d’aller outre la formule de « fédéralisme ethnique » qui gouverne le pays en vertu de la Constitution de 1995. A l’heure où un nombre de parties et d’acteurs politiques estiment que cette formule est le seul garant à la stabilité d’un pays secoué par les divisions ethniques et reli­gieuses profondes.

A l’arrière-plan de ces conjonctures politiques complexes, la plupart des forces politiques pro-Abiy attendent de voir le résultat des élections de 2020, première véritable épreuve qui montrera la popula­rité du premier ministre éthiopien, alors que le par­lement actuel, issu des élections de 2015, est domi­né par les partis de la coalition de l’EPRDF. D’ailleurs, la tenue des élections était prévue mi-mai dernier, avant qu’elles ne soient reportées pour des raisons logistiques et sécuritaires jusqu’en août prochain. Un rendez-vous encore incertain à cause de la crise du Covid-19.

Un report qu’Abiy Ahmed et son nouveau parti tentent d’exploiter, d’autant qu’il est intervenu à l’heure où il tente par tous les moyens d’éviter des risques pouvant éventuellement saper son avenir politique. A la lumière des divergences aiguëes entre le gouvernement et les divers partis politiques et les forces de l’opposition qui débattent du meilleur moyen pour dépasser le vide constitutionnel si les élections n’ont pas lieu (le mandat des députés arrive à expiration le 30 septembre), le premier ministre a, quand même, anticipé la crise en organi­sant une rencontre avec l’opposition en vue d’at­teindre un consensus politique. Cependant, cette rencontre, qui a eu lieu le 30 avril, n’a pas réussi à parvenir à une solution, et les divergences se sont approfondies davantage.

L’enjeu des élections

Au cours de la session extraordinaire du 5 mai dernier, le parlement éthiopien avait ouvert la dis­cussion sur les interprétations constitutionnelles qui émergeront en résultat à l’ajournement des élections sine die. La majorité des membres avait désap­prouvé trois alternatives, qui étaient la dissolution du parlement, la proclamation de l’état d’urgence et l’amendement constitutionnel. L’entente fragile qui s’était nouée, au cours de cette session, entre le gouvernement et l’opposition, n’a fait que reporter la confrontation à la lumière d’une polarisation étouffante entre le parti de la Prospérité et de ses opposants.

Ces interactions rapides ont jeté leur ombre sur le dossier-clé de la politique étrangère du régime éthiopien, celui du barrage de la Renaissance. Avec la crise interne qui gagne en complexité, la politique éthiopienne dans la gestion de la crise du barrage a donné plus de poids aux considérations tactiques aux dépens des considérations stratégiques avec à l’avant-garde la préservation de la sécurité et de la stabilité régionales.

En effet, cette position justifie l’attitude éthio­pienne intransigeante et incompréhensible. Vu les défis qu’affronte le gouvernement éthiopien sur le front interne, Addis-Abeba n’a plus le luxe de pré­voir les répercussions, à long terme, de sa politique unilatérale dans le dossier du barrage, y compris les possibles retombées sur sa propre sécurité nationale. Selon toute vraisemblance, la question du barrage, qui est d’une extrême sensibilité, est uniquement confinée à une carte électorale qu’Abiy Ahmed entend utiliser dans les mois à venir pour attirer un plus large électorat. Ceci justifie l’insistance du gouvernement éthiopien à commencer le remplis­sage avant les élections, sans accord, en dépit du coût exorbitant que le gouvernement devra payer.

A l’heure actuelle, les calculs éthiopiens, caracté­risés par leur étroitesse de vue et leur manque de précisions, ne semblent pas prendre conscience que tout retard enregistré dans l’obtention d’un règle­ment avec l’Egypte et le Soudan au sujet du dossier du barrage coûtera plus cher que les alternatives possibles. C’est là l’erreur l

*Chef du département des études africaines au Centre égyptien de réflexion et d’études stratégiques (ECSS)

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