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Les inquiétudes du Soudan

Amira Samir, Dimanche, 07 juin 2020

Après la chute du régime de Omar Al-Bachir, la perception de l’opinion publique soudanaise quant aux prétendus avantages du barrage de la Renaissance a changé. Politiciens et activistes appellent à revoir la rentabilité du projet.

Les inquiétudes du Soudan
Le Soudan a rejeté, le 12 mai, l'accord partiel proposé par l'Ethiopie sur le remplissage du barrage.

Nous avons plus de craintes que d’espoirs. C’est pourquoi nous menons des contacts avec l’Egypte et l’Ethiopie, notamment après que des experts soudanais de l’agriculture avaient déclaré que la fluctuation du niveau du Nil pourrait affecter l’irri­gation au Soudan », a déclaré le ministre soudanais des Affaires étran­gères, Omar Qamar Al-Din. C’est la première fois qu’un responsable sou­danais affiche ouvertement son inquiétude vis-à-vis de l’impact envi­ronnemental et social à long terme du barrage de la Renaissance. « Le risque d’un effondrement du barrage existe bel et bien, même s’il est faible. C’est pourquoi un accord tripartite doit être conclu sur le remplissage et l’exploi­tation du barrage », a précisé le ministre soudanais, avant d’ajouter que le Soudan n’est pas un médiateur entre l’Egypte et l’Ethiopie. « Le Soudan est l’une des principales par­ties prenantes à ce dossier. Nous sommes un pays en aval ». Khartoum a rejeté le 12 mai un accord proposé par l’Ethiopie sur le remplissage du barrage, en raison de « problèmes techniques et juridiques ».

Après le changement de régime au Soudan, « la perception de l’opinion publique soudanaise des prétendus avantages du barrage a changé. Aujourd’hui, pour beaucoup de Soudanais, les promesses éthio­piennes d’une électricité à prix bas n’ont plus d’éclat », explique Ayman Abdel-Wahab, spécialiste des affaires africaines au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Au Soudan, des experts hydrauliques, des politiciens et des activistes appellent désormais à réexa­miner la sécurité du barrage situé à seulement quelques kilomètres de la capitale soudanaise, et dont la viabili­té n’est prouvée par aucune étude scientifique crédible. Mohamad Al-Rachid Quraich, expert hydrau­lique soudanais, affirme: « Le bar­rage est construit sur des terres volca­niques fragiles. Il ne résistera pas plus de cinq ans ». D’autant plus que selon Quraich, l’accumulation de sédiments près du barrage entraînera une diminution continue de sa capa­cité de stockage, réduisant ainsi la production d’énergie et rendant très difficile l’exportation de l’électricité au Soudan.

Un projet dangereux

Un mouvement d’opposition au barrage éthiopien, formé de plusieurs forces civiles et de militants écolo­giques, a demandé au gouvernement soudanais de « révéler au peuple les dangers du barrage sur le Soudan ». Dans un communiqué, le Parti démo­cratique unioniste (DUP), dirigé par Mohamad Othman Al-Mirghani, a salué la position du gouvernement de transition soudanais qui a refusé la signature d’un accord partiel sur le barrage. « Il faut trouver un équilibre entre les ambitions de l’Etat éthio­pien, qui veut produire de l’électricité et favoriser le développement, et la nécessité pour le Soudan de protéger sa population et le besoin pour l’Egypte d’assurer ses besoins en eaux », indique le communiqué. Le DUP a invité le gouvernement de transition à former « un conseil natio­nal d’experts politiques, juridiques, militaires et techniques pour prendre en charge le dossier du barrage ». Il a appelé à la reprise des négociations trilatérales avec « un nouvel esprit positif » pour résoudre les questions en suspens et parvenir à un accord juste qui réalise les intérêts des trois pays.

« Le nouveau Soudan est désormais sur la bonne voie dans la crise du barrage de la Renaissance », a écrit Khaled Ockacha, expert stratégique, dans son article publié par le Centre égyptien de réflexion et des études stratégiques. Selon l’expert, la posi­tion soudanaise a retrouvé la raison en faisant prévaloir la logique de coopé­ration et de négociation comme alter­native au fait accompli et à l’ater­moiement de l’Ethiopie. « La décision du premier ministre soudanais de ne pas conclure d’accord séparé avec l’Ethiopie constitue un tournant important qui répond aux préoccupa­tions du Soudan et de l’Egypte ».

« Le nouveau Soudan est en train de corriger les erreurs de l’ancien régime dont les politiques étaient en contradiction avec les intérêts natio­naux soudanais avant d’être en contradiction avec ceux de l’Egypte et des pays voisins », conclut l’ex­pert stratégique

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