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Abbas Chéraki : La balle est aujourd’hui dans le camp de l’Ethiopie

Ghada Ismaïl, Mardi, 03 mars 2020

3 questions à Abbas Chéraki, chef du département des ressources hydriques au Centre des recherches et des études africaines de l’Université du Caire.

Abbas Chéraki

Al-Ahram Hebdo : L’Ethiopie a déclaré son intention de « remplir le réservoir du barrage de la Renaissance parallèlement à la construction du barrage ». Comment analyser cette décision ?

Abbas Chéraki : Il est évident que l’Ethiopie a fait de la question du barrage un enjeu politique interne. En pleine campagne électorale, le régime éthiopien mise sur cette question pour remporter les élections prévues en août prochain, et qui pourraient mener à la réélection d’Abiy Ahmed. C’est pourquoi l’Ethiopie a décidé de ne pas assister à la dernière phase de négociations convoquée par Washington les 27 et 28 février en vue d’aboutir à un accord sur le barrage de la Renaissance. L’Ethiopie a haussé davantage le ton. Et en déclarant de remplir le réservoir, parallèlement à la construction du barrage, Addis-Abeba tente d’imposer un nouveau statu quo sur le terrain. En fait, l’annonce éthiopienne est intervenue en réponse au communiqué publié par le département du Trésor américain qui soulignait que le remplissage du barrage ne doit pas commencer sans la conclusion d’un accord entre l’Egypte, l’Ethiopie et le Soudan. Cette annonce est illogique et le remplissage du réservoir sans signer un accord avec les pays en aval compliquera davantage le processus des négociations et nuira profondément aux intérêts de l’Egypte. Car si l’Ethiopie remplissait le barrage de la Renaissance l’été prochain, à un niveau de 595 mètres au-dessus du niveau de la mer, l’Egypte et le Soudan perdraient cette année du coup environ 20 milliards de mètres cubes (soit 36 % de la part d’eau de l’Egypte). C’est le scénario que l’Egypte redoute le plus.

— Mais pourquoi l’Egypte a-t-elle signé l’accord malgré l’absence de l’Ethiopie ?

— L’Egypte a paraphé l’accord sur les règles précises de remplissage et du fonctionnement du barrage de la Renaissance pour démontrer, d’une part, la flexibilité égyptienne, sa bonne intention et sa volonté politique sincère de parvenir à un accord répondant aux intérêts des trois pays. Et, d’autre part, pour prouver que l’Ethiopie insiste toujours sur le maintien de son attitude intransigeante adoptée depuis le début des négociations. Pour l’Egypte, cet accord est considéré, comme l’a affirmé le communiqué publié par le ministère des Affaires étrangères, comme un accord équitable et équilibré qui préserve les intérêts hydriques de l’Egypte. Pour Le Caire, les Etats-Unis et la Banque mondiale, en parrainant des négociations intenses menées tout au long des quatre derniers mois, ont joué un rôle constructif à cristalliser cette dernière formule de l’accord pour faire face aux cas de sécheresse et adopter un mécanisme de règlement des litiges. En outre, le soutien américain est important pour l’Egypte si la situation oblige à recourir au Conseil de sécurité. L’article 10 de la déclaration de principe signée entre les trois pays en 2015 à Khartoum stipule qu’en cas d’échec des négociations au niveau ministériel, les trois pays peuvent renvoyer l’affaire aux chefs d’Etat ou de gouvernement ou qu’une médiation externe peut être sollicitée. Ce qui contraint l’Ethiopie à poursuivre les négociations pour parvenir à un accord final sur les règles de remplissage et du fonctionnement du barrage.

— Quels sont donc les scénarios possibles ?

— La balle est aujourd’hui dans le camp d’Ethiopie. Addis-Abeba est face à des choix multiples : le premier étant de signer l’accord avec l’Egypte et le Soudan, sous les auspices de Washington, pour lui permettre de remplir le réservoir du barrage cet été. Autre option : si l’Ethiopie veut poursuivre le processus de négociation après les élections qui auront lieu en août prochain, elle devra annuler le stockage et le fonctionnement du barrage cet été. Troisièmement, si l’Ethiopie opte toujours pour l’affrontement et insiste sur le fait de commencer le processus de remplissage sans parvenir à un accord, les dirigeants politiques en Egypte ne tarderont pas à prendre la décision convenable dans l’intérêt du pays. L’Egypte pourrait, en coordination avec les Etats-Unis, se tourner vers les Nations-Unies pour exiger l’arrêt de la construction du barrage de la Renaissance jusqu’à ce qu’un accord soit conclu, et ce, en s’appuyant sur la violation par l’Ethiopie des accords précédents (1891-1902-1993-2015), et sur la conclusion du rapport du Comité international d’experts publié en mai 2013, qui pointait les risques potentiels du barrage pour l’Egypte et le Soudan. L’Egypte va s’appuyer également sur le témoignage des Etats-Unis et de la Banque mondiale sur la flexibilité égyptienne et l’intransigeance éthiopienne concernant la progression des négociations tout au long des quatre derniers mois. La question qui se pose désormais est quelle option choisira Addis-Abeba ?

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