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Amr Hassan : Seul le développement peut contribuer à terme à la baisse de la croissance démographique

Amira Doss, Mardi, 18 février 2020

Défis économiques, problématiques autour du climat, de l’urbanisation, de l’éducation et de l’emploi. La démographie est une véritable bombe à retardement. Amr Hassan, ex-président du Conseil national de la population, revient sur ses dangers.

Amr Hassan

Al-Ahram Hebdo : Comment l’évolution de la population a-t-elle atteint cet accroissement spectaculaire ?

Amr Hassan : En atteignant le cap des 100 millions, l’Egypte devient ainsi le pays le plus peuplé du monde arabe et du Moyen-Orient, le troisième en Afrique derrière l’Ethiopie et le Nigeria et le 14e pays le plus peuplé au monde. L’an dernier a été l’une des années où un million de naissances a été franchi en 216 jours seulement. En 1950, le nombre de naissances en Egypte était le même qu’en Italie. Aujourd’hui, il équivaut à ceux de l’Italie, de la France, de l’Espagne et du Royaume-Uni réunis. Avec un taux de croissance de près de 2 % par an et un taux de fécondité de 3,5 enfants par femme, la démographie de l’Egypte est l’une des plus dynamiques au monde. En un demi-siècle, la population, qui était de 30 millions d’habitants en 1965, a été multipliée par trois. La croissance s’accélère, elle a gagné dix millions d’âmes en seulement six ans. En 1986, le pays comptait 48 millions d’habitants. En 2006, 72 millions. Ce qui signifie qu’au cours de 30 ans, la population a presque doublé. Selon les scénarios probables, l’Egypte devrait atteindre 120 millions d’habitants en 2030 et 160 millions dans 30 ans.

Il y a eu un tournant en 2007-2008. Le taux de fécondité avait baissé de 5,3 enfants par femme en 1980 jusqu’à 3 enfants en 2008, puis une tendance à la hausse a été enregistrée, pour atteindre 3,5 en 2014. D’après le rapport de l’Onu sur les perspectives de la population dans le monde, la moitié des deux milliards de personnes supplémentaires prévues sur les 30 prochaines années proviendra de 9 pays, dont l’Egypte.

— Quand est-ce que l’Etat s’est-il rendu compte de l’ampleur de ce phénomène ?

— Les débats sur la nécessité d’appliquer des politiques visant à maîtriser la croissance de la population sont anciens. La première fatwa encourageant la limitation des naissances date de 1937, mais la transition vers une plus faible natalité a été longue et difficile. La période maximale de l’expansion démographique a été celle de Nasser. Prenant conscience de ce problème, le régime crée en 1953 une commission nationale pour les problèmes de la population. Deux ans plus tard s’ouvrent les 8 premiers centres de planning familial du monde arabe. Mais les résultats du recensement de 1960 révèlent que le pays s’est accru de plus de 7 millions d’âmes, soit 37 %. En 1962, le gouvernement promulgue une charte affirmant que l’accroissement de la population est le plus grand obstacle au développement. Le Conseil suprême de la population et le planning familial est créé en 1965. Et suite à une décision du chef de l’Etat, le conseil met en 1973 un plan décennal dont les ministères de la Santé, de l’Education et des Affaires sociales sont responsables d’appliquer avec des tâches précises. Le taux de mortalité n’a cessé de baisser, contribuant à creuser l’écart avec le taux de natalité. La Conférence du Caire sur la population tenue en 1994 a introduit le principe des droits reproductifs sous la pression des mouvements féministes et les organisations de la société civile. Et Al-Azhar a ensuite annoncé clairement que le contrôle des naissances et la contraception sont compatibles avec l’islam.

— Mais pourquoi les politiques et mesures adoptées par les gouvernements successifs n’ont-elles pas réussi à freiner cette explosion démographique ?

— La croissance démographique est une thématique complexe. Tous les gouvernements qui se sont succédé ont fait preuve de volontarisme. Mais, le contrôle de la croissance a été très peu affecté. Rien n’empêche les Etats de promulguer des lois limitant le nombre de naissances. Mais, il ne faut pas s’attendre à des résultats durables, car c’est une question qui relève de comportements individuels. De plus, une loi limitant les naissances serait contrainte à la religion. Seul le développement peut contribuer à terme à la baisse de la croissance démographique. La dimension culturelle et psychologique est importante, le système de valeurs dominant dans une population et le facteur de la religion jouent un rôle central. Etant un choix individuel, la planification des naissances ne peut être imposée d’en haut. Les timides politiques de contrôle de naissances ne tiennent souvent pas compte de certaines réalités sociales. Pour les pauvres, avoir plus d’enfants est une future source de revenus. Dans les zones rurales, une famille nombreuse est une source de fierté. En Haute-Egypte, le poids des traditions est fort. Limiter le nombre d’enfants est impossible sans s’attaquer au coeur du problème culturel, tout en faisant le lien entre la croissance démographique et la crise économique. Autres obstacles, la diminution des fonds alloués par les donateurs internationaux au planning familial ainsi que l’absence d’une entité qui s’occupe entièrement du dossier démographique. Ce qui rend impossible la continuité de la mise en application des plans gouvernementaux.

Le lancement par le ministère de la Santé de la campagne « Deux, ça suffit » introduit l’idée de plafonner les subventions allouées au troisième enfant et de sensibiliser les femmes aux avantages des petites familles. Cette campagne s’adresse en principe aux dix gouvernorats qui enregistrent le taux de croissance le plus élevé. Mais, le plus important c’est de réussir à changer les mentalités. La limitation des naissances ne signifie rien pour un grand nombre d’habitants. Modifier le comportement de la population est étroitement lié à l’instruction.

— Quels risques engendre cette croissance démographique sur les plans de développement entrepris par l’Etat ?

— La terre ne peut offrir une qualité de vie semblable avec le même taux de croissance. L’explosion démographique et l’amélioration du bien-être s’entrechoquent. Une population nombreuse ne peut pas être vue comme un atout tant que cette croissance est associée à une incapacité de satisfaire les besoins les plus élémentaires des individus et exerce une pression en matière d’infrastructures et de services. La taille de la population ne fait nécessairement pas sa puissance. En Egypte, le taux actuel de croissance continue de dépasser les ressources. Le président Sissi avait indiqué que l’économie doit croître d’au moins 7,5 % annuellement pour faire face au rythme du baby-boom actuel. L’Etat opte pour un discours alarmiste tenant compte des scénarios liés au risque de surpopulation. L’Egypte concentre sa population au long de la vallée et le Delta du Nil, à savoir moins de 10 % seulement de sa superficie habitable, avec une densité moyenne de 1 500 habitants par km2. La croissance démographique est si rapide que l’agriculture ne peut plus offrir d’issue au problème alimentaire. Et ce, sans compter le taux de chômage dû au nombre de jeunes qui entrent tous les ans sur le marché du travail. Même si les réformes économiques montrent des indicateurs positifs, elles restent incapables d’offrir une qualité de vie à plus de 100 millions de citoyens.

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