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Les 3 piliers du projet expansionniste turc au Moyen-Orient

Mardi, 14 janvier 2020

Le nationalisme, l’idéologie de l'islam politique et le pragmatisme. Ce sont les trois principes sur lesquels repose le projet d'expansionnisme turc au Moyen-Orient au détriment de la souveraineté et de la sécurité des pays arabes. Explications.

Les 3 piliers du projet expansionniste turc au Moyen-Orient
Erdogan entretient l'illusion des anciennes gloires ottomanes.

Par Abou Bakr Al-Dessouki*

Selon toute vraisemblance, la Turquie pos­sède aujourd’hui un projet régional d’hégémo­nie qu’elle tente de réaliser après avoir échoué à adhérer à l’Union Européenne (UE). De quoi justifier son enlisement dans de nombreuses crises qui enflamment la région, en Syrie, comme en Iraq, en Libye et à l’est de la Méditerranée. La Turquie a apporté également son soutien aux organisations et Etats les plus turbulents de la région, dont l’Iran et le Qatar, en plus des groupes de l’islam politique. Le constat est que la Turquie constitue une menace à la sécurité des Etats arabes, et en même temps ses relations avec les puissances interna­tionales, en particulier la Russie, les Etats-Unis et l’UE, sont instables. Pour ce qui est de l’Egypte, l’Etat turc affiche une politique d’animosité non justifiée. Ajoutons à cela ses maintes tentatives d’assurer une prolifération militaire en installant des bases au Soudan, au Qatar et au nord de l’Iraq. Aujourd’hui, le nord de la Syrie est totalement sous l’hégémonie turque suite à l’opération militaire « Fontaine de paix » qui a sapé tous les espoirs des Kurdes de fonder une entité indépendante. C’est ainsi que la Turquie est devenue un partenaire et un provocateur principal de crise. Son statut d’Etat « à zéro problème » a radicalement changé pour devenir un fauteur de crises à part entière.

Au début du nouveau millénaire, quand le parti de la Justice et du développement avait accédé au pouvoir, la Turquie avait réussi à se présenter comme un modèle d’Etat possédant une vision modérée de l’islam, détenant une économie développée et une expérience démo­cratique réussie. La Turquie voulait résolu­ment régler tous ses maux avec les Etats voi­sins et suivre des politiques modérées avec les Arméniens et les Kurdes dans le cadre de la politique de « zéro problème », dont le parrain n’était autre que l’ex-ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu.

D’ailleurs, la politique turque a réussi à exploiter sa force douce à travers les écrans de télévision et la diffusion de feuilletons turcs sur les écrans arabes. Outre cela, Ankara tenait à acheminer les aides humanitaires au monde islamique et exploiter la cause palestinienne ; ce qui lui a permis de réaliser des gains impor­tants à l’intérieur du monde arabe. Les rela­tions de la Turquie avec les Etats du Golfe arabe étaient très spéciales et Ankara était devenue la cible des investissements et du tourisme arabes. En plus de l’épanouissement de ses relations économiques avec l’Egypte, qui n’avait cependant pas omis d’exprimer ses réticences envers la politique régionale de la Turquie.

Une lecture attentive de ces événements nous démontre que la Turquie possédait un projet complet d’hégémonie sur la région arabe, qui avait culminé avec le « désordre » et la confusion ayant suivi les événements dits du « Printemps arabe ». Au lendemain de ces événements, Ankara s’est intégrée dans de nombreuses crises régionales, et sa puissance douce s’est transformée en une force brutale. Ce qui lui a valu la critique de nombreuses parties arabes et européennes.

Ressusciter le califat ottoman

Le projet turc d’hégémonie est basé sur trois piliers principaux qui sont le nationalisme, l’idéologie et le pragmatisme.

Pour ce qui est du nationalisme, la Turquie d’Erdogan aspire à ressusciter les gloires du califat et récupérer le pouvoir d’antan sur les lieux de souveraineté ancienne, en particulier la région arabe. Ce projet va totalement à l’en­contre des directives de la Turquie d’Ataturc qui était sous-tendues par la célèbre formule de « Paix à l’intérieur et paix à l’extérieur ». Ces tendances nationalistes qui marquent la Turquie d’aujourd’hui ont entraîné un état constant d’entrechoc avec les Arabes. Or, le contexte historique a changé et les Etats arabes, malgré la division qui semble prendre le dessus, restent capables de faire face aux ambitions d’hégémonie turque. Effectivement, les Etats arabes ne sont plus ceux des Mamelouks qui étaient tombés pendant le XVIe siècle entre les mains des Ottomans, entraînant l’occupation turque de l’Egypte, du Hidjaz (une partie de péninsule Arabique) et du Maghreb arabe. Ceci a eu lieu parce que les Ottomans avaient porté l’habit du califat isla­mique et les Arabes l’avaient accepté, car l’identité et l’appartenance islamiques à cette époque avaient une prééminence sur toutes les autres identités.

Malgré cela, l’ère ottomane était source d’amertume pour les Arabes, à cause des poli­tiques turques caractérisées par la violence et le despotisme. Sans parler du peu de cas qu’ils ont manifesté au développement ou à l’éradication de la pauvreté par exemple. L’arriération et l’humiliation étaient donc les mots d’ordre de l’époque. Puis, la faiblesse de l’Etat ottoman, appelé au XIXe siècle « l’Homme malade », a donné lieu à une nouvelle colonisation des pays arabes, cette fois par des pays européens.

Il est étrange que malgré les dégâts causés par l’ère ottomane aux Arabes, une certaine approche s’est quand même tissée entre les deux nationalismes arabe et turc à cause de leur doc­trine sunnite commune, du voisinage géogra­phique et des traditions et coutumes qui se res­semblent. La logique de la coopération et de la complémentarité aurait dû l’emporter sur l’ani­mosité et le conflit. Dans ce contexte, Kamal Oglu, président du Parti républicain turc (oppo­sition), s’est interrogé des causes du bras de fer, vu que les Arabes et les Turcs sont proches sur les plans culturel et religieux et qu’ils peuvent avoir des aïeuls communs.

Instrumentaliser l’islam politique

Au niveau des dimensions idéologiques, le parti de la Justice et du développement a réussi à tisser des relations solides avec les groupes appartenant à l’islam politique ayant accédé au pouvoir après le Printemps arabe. La Turquie a tenté d’exploiter ces relations pour réaliser ses ambitions de dominer la région et de réaliser le rêve du nouveau califat. Le président turc, Erdogan, a voulu exploiter l’idéologie de l’is­lam politique pour s’infiltrer dans la région arabe et réaliser ses velléités hégémoniques. Le rêve ottoman est alors né de ses cendres. Une nouvelle machine de propagande s’est frayée un chemin, à travers laquelle Erdogan a pris la posture du dirigeant islamiste, qui est venu au secours des causes des Arabes et des musul­mans. Or, ceci a été uniquement de pure forme, c’est-à-dire à travers des slogans idéologiques sans qu’il y ait une présence réelle de l’islam politique dans l’intérieur turc, selon les dires de l’écrivain turc Mohamed Zahed Ghol, proche des cercles du pouvoir en Turquie.

Les ambitions d’Erdogan ont connu un recul important avec la chute des Frères musulmans en Egypte après la Révolution du 30 Janvier 2013, qui fut un grand obstacle face à la réalisa­tion du plan turc concernant l’Egypte et le reste des Etats arabes.

Tirer profit des richesses gazières

de la Méditerranée

Cette dimension idéologique nous amène à comprendre les politiques de la Turquie qui soutiennent le gouvernement de l’est de la Libye et les milices de Tripoli à travers des aides mili­taires. Cette politique s’est concrétisée sous la forme du double accord militaire et maritime signé par le président turc et Fayez Al-Sarraj, chef du Gouvernement d’union nationale (GNA). Un accord qui ouvre la voie à l’envoi de forces turques en Libye si le GNA le demande. Cette coopération a été renforcée par l’approba­tion du parlement turc de cet accord, et la Turquie a effectivement commencé à envoyer des forces en Libye.

Cette situation constitue un danger réel pour la sécurité nationale égyptienne en plus d’une affirmation de la division existante entre le gouvernement de l’ouest de la Libye et la Chambre des représentants à l’est, soutenue par l’Armée nationale dirigée par le maréchal Khalifa Haftar. Le soutien turc a même visé à stopper l’avancée des forces de l’armée libyennes qui voulaient s’engager dans la capi­tale Tripoli.

De plus, l’engagement de la Turquie envers la dimension idéologique a fait d’Ankara un Etat parrain du terrorisme, qui menace les régimes du monde arabe, en particulier l’Egypte et les Etats du Golfe. Et c’est aussi à cause de cette dimension qu’ont échoué les tentatives de rapprochement effectuées par l’Arabie saoudite entre l’Egypte et la Turquie.

Quant aux dimensions pragmatiques dans la politique turque, on peut revenir à deux exemples. Le premier est la position de la Turquie soutenant la cause palestinienne et refusant les pratiques de l’occupation israé­lienne. A ce propos, il y avait des positions remarquables de la part de la Turquie comme le navire Marmara qui avait tenté de briser le blocus israélien sur Gaza et qui a été exposé à un assaut israélien. L’autre était l’attaque d’Er­dogan ayant ciblé Shimon Peres à Davos en raison des politiques israéliennes hostiles contre les Palestiniens. Malgré cela, la Turquie est considérée comme l’Etat du Proche-Orient qui a le plus de relations politiques, diploma­tiques et économiques avec Israël.

Quant au second exemple, c’est la position de la Turquie envers le dossier de l’est de la Méditerranée, une région riche en gaz naturel. L’Egypte, la Grèce, Chypre et Israël se sont mis d’accord pour démarquer les frontières maritimes et installer des projets communs afin d’extraire le gaz naturel et de le transpor­ter vers l’Europe. La Turquie n’a participé à aucun de ces projets à cause de ses relations tendues avec l’Egypte et aussi parce qu’elle occupe le nord de Chypre. Là la Turquie a tenté de prendre sa part du gâteau et a effectué des fouilles sur les côtes de Chypre, acte forte­ment critiqué par l’UE qui a imposé des sanc­tions à Ankara.

L’accord turco-libyen précité stipule la pos­sibilité de la coopération maritime dans le domaine de l’énergie entre les zones maritimes limitrophes aux deux pays, négligeant ainsi totalement l’île de Crète en Grèce, géographi­quement située entre les zones maritimes de la Turquie et de la Libye. Cette violation de la loi maritime internationale a mené à l’escalade de la tension dans le bassin méditerranéen.

Bref, la Turquie a un projet d’hégémonie basé sur trois piliers et qu’elle tente de réaliser par tous les moyens possibles, y compris la force militaire. Ou encore la politique du fait accompli, et ceci au détriment des intérêts, de la souveraineté et de la sécurité des autres patries.

* spécialiste des affaires régionales à Al-Ahram

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