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Les cartes se brouillent au Liban

Abir Taleb, Mardi, 05 novembre 2019

Alors que la contestation populaire se poursuit au Liban, les tensions se sont désormais installées au sein de la classe politique. La formation d’un gouvernement capable de trouver

une issue à cette crise à multiples facettes s’avère plus que compliquée.

Les cartes se brouillent au Liban
Les scénarios à venir restent incertains au Liban. (Photo : AFP)

Le mouvement de contestation populaire au Liban s’est mué en crise politique. Loin de la rue, des manifestations et des revendications du peuple qui se sont poursuivies tout au long de la semaine, ce sont désormais au sein des acteurs politiques que les tensions s’accentuent. Si la classe politique mise sur un essoufflement de la pression de la rue, il lui reste encore à régler ses propres différends. Car la démission du premier ministre, Saad Hariri, annoncée mardi 29 octobre, a fait éclater au grand jour des positions divergentes, parfois opposées, au sein de la classe politique, voire au sein des alliés eux-mêmes.

« La contestation s’est reflétée sur la classe politique dès les premiers jours. Elle l’a secouée. Dès le départ, les solutions proposées par Hariri ont été rejetées par le Hezbollah et le parti du président », explique ainsi Dr Mona Soliman, professeure de sciences politiques. Selon l’analyste, la classe politique dans son ensemble est perturbée. « En démissionnant, Hariri et le Courant du futur se mettent en quelque sorte du côté des manifestants. Idem pour les Forces libanaises de Samir Geagea, dont les ministres se sont retirés avant même la démission du gouvernement, ou encore Walid Joumblatt qui s’est dit contre une participation dans tout gouvernement. En revanche, trois courants : les chiites du mouvement Amal et le Hezbollah, ainsi que les chrétiens du Courant Patriotique Libre (CPL, parti présidentiel) ont toujours des positions ancrées dans le confessionnalisme et font porter la responsabilité de la situation actuelle à Hariri », explique-t-elle.

Tous les regards sont désormais tournés vers les grands leaders politiques. Et chacun tente de trouver son compte à ces manifestations. En commençant par le président de la République, Michel Aoun, qui, dans sa deuxième allocution depuis le début de la crise, a appelé « tout le monde à l’union » pour soutenir son programme de réformes. Son gendre et président du CPL, mais aussi ministre des Affaires étrangères, Gébran Bassil, l’une des personnes les plus conspuées et les plus controversées du paysage politique, est lui aussi sorti de son silence. « Nous ne sommes pas tous corrompus et des voyous. Les corrompus sont ceux qui ont construit leurs châteaux avec l’argent du peuple et les voyous sont ceux qui ont bloqué les routes et demandé de l’argent pour extorsion de fonds », a indiqué Gébran Bassil, faisant allusion aux partisans des Forces libanaises accusés d’avoir mis en place des check-points comme durant la guerre civile, ce que ces derniers réfutent. « Les deux discours de Gébran Bassil et de Michel Aoun vont dans le sens du communautarisme. Le rassemblement populaire de soutien à Aoun, tenu dimanche 3 novembre, aussi », estime l’experte.

Critiquer les autres, se défendre et défendre l’alliance du CPL avec le Hezbollah, tel était donc le message que voulait faire passer Gébran Bassil. Car les regards sont aussi braqués sur le Hezbollah. Fort de son aura de résistant à Israël et de sa puissante milice armée, le parti de Hassan Nasrallah a changé de ton cette semaine, une façon de tenter un rapprochement avec la population, après avoir, dans un premier temps, montré clairement son opposition à la protestation, insinuant même que les manifestants étaient manipulés par des forces étrangères. « Il faut à présent un nouveau gouvernement qui sache restaurer la confiance du peuple et répondre aux doléances des manifestants », a dit Nasrallah vendredi 1er novembre dans un discours. Prenant en compte une partie des chiites et de ses partisans qui sont aussi descendus dans la rue, le Hezbollah joue donc l’apaisement, tant vis-à-vis des manifestants que des autres acteurs politiques.

Quel gouvernement ?

Or, les tractations politiques pour la formation d’un gouvernement n’ont pas commencé. Aoun doit entamer des consultations avec les blocs parlementaires pour choisir un premier ministre. Et elles s’annoncent laborieuses. Mais quel gouvernement ? Un cabinet de technocrates comme le veulent les manifestants et comme l’a promis le président Michel Aoun ? Le parti du président est-il capable de convaincre son allié Hassan Nasrallah, qui a déjà dit qu’il n’en voulait pas ? Le CPL en est-il convaincu ou est-ce simplement une manoeuvre pour s’attirer la sympathie du peuple ? Opposé dès le départ à la démission du gouvernement, le Hezbollah s’est certes rendu à l’évidence après cette démission, mais pas au point d’accepter de remettre en cause un système dont il tire le maximum de profit. Il freine donc toute réforme. Et Nasrallah n’a pas manqué d’affirmer que les manifestations n’auront « aucun impact sur l’influence ou le pouvoir du Hezbollah » ...

Après la démission du gouvernement, deux scénarios sont donc désormais possibles. Le premier est que Saad Hariri soit de nouveau désigné premier ministre, le deuxième est que Aoun et ses alliés du Hezbollah, majoritaires au parlement, choisissent un autre candidat, ce qui risque de mécontenter la rue sunnite et ouvrira une nouvelle dimension dans la crise. « Selon certaines informations, c’est Hariri qui sera désigné. Mais Aoun exige toujours que Gébran Bassil fasse partie du cabinet. C’est en quelque sorte la condition pour qu’il soit reconduit. Ce que refusent Hariri et les autres partis, à part bien sûr le CPL et le Hezbollah. La personne de Bassil pose vraiment problème, d’autant plus qu’il ambitionne la présidence. Et il compte sur l’appui du Hezbollah. Le CPL et le Hezbollah sont tous deux contre Hariri », affirme Dr Mona Soliman.

Pour sortir de la crise, dit-elle, il faut un cabinet plus restreint, composé de technocrates pour pouvoir mener à bien les réformes économiques. Car la problématique économique est la plus importante au Liban. Mais elle est aussi étroitement liée au confessionnalisme. « Si Hariri n’avait pas réussi à faire passer son programme de réformes, c’est parce que chaque ministre suit les directives de son parti, sa communauté, et non celle du premier ministre », explique Dr Mona Soliman.

Quoi qu’il en soit, les tractations seront difficiles, d’autant qu’elles auront lieu sous l’étroite surveillance d’une rue bouillonnante.

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