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Dr Rabha Allam : Le concept de citoyenneté doit remplacer celui d’appartenance communautaire

Amira Doss, Mardi, 05 novembre 2019

Dr Rabha Allam, spécialiste des affaires du Proche-Orient au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, explique à l’Hebdo comment le confessionnalisme est un facteur de crise au Liban et en Iraq, et quelles sont les alternatives à ce système dans ces deux pays.

Dr Rabha Allam

Al-Ahram Hebdo : Le Liban repose depuis son indépendance sur le confessionnalisme. Quelle est l’origine de ce système ?

Dr Rabha Allam : Le confessionna­lisme au Liban se traduit par un sys­tème de partage du pouvoir basé sur des quotas communautaires. Ce sys­tème politique complexe est appli­qué au Liban depuis son indépen­dance en 1943 dans le but d’instau­rer un certain équilibre entre les dif­férentes confessions qui constituent ce peuple. L’accord de Taëf de 1989 stipule que le président de la République soit choisi parmi les chrétiens maronites et que le premier ministre et le président de l’Assem­blée soient respectivement un sunnite et un chiite. Mais, cette distribution dite égalitaire n’a jamais réussi à réaliser l’équilibre souhaité. La ques­tion des confessions au Liban est bien enracinée dans la culture et les mentalités et ne s’arrête pas à la sphère de la vie privée. Cela a été bien évident lors des années de la guerre civile de 1975 à 1990 et s’est même poursuivi dans la période d’après-guerre. L’identité religieuse et la rivalité permanente entre com­munautés se sont renforcées. Cela se reflète dans les moindres aspects de la vie quotidienne. Le statut person­nel est régi par des tribunaux confes­sionnels, l’enseignement revient aux écoles religieuses. La loi électorale précise des parts fixes dans les insti­tutions politiques et administratives à chaque communauté. Durant les élections, chaque candidat promet aux fidèles de sa communauté, une fois élu, l’accès aux postes-clés. Et tous les amendements apportés à la Constitution en 1991 prévoyant d’an­nuler toute discrimination fondée sur la religion sont restés lettre morte.

— Dans l’espace public, les dis­cours politiques, les médias, les convictions et les appartenances religieuses dominent. Pourquoi le confessionnalisme revêt-il un caractère aussi sacré ?

— Lors des dernières décennies, de nombreux facteurs ont renforcé le poids du confessionnalisme au Liban. Les mouvements populaires de soutien au peuple palestinien sont entrés en opposition avec la politique neutraliste du gouvernement liba­nais. Dans les années 1970, les chefs musulmans traditionnels se trou­vaient de plus en plus à l’écart de la scène politique. Le mouvement chiite s’est emparé du Sud-Liban. Les lea­ders sunnites ont rappelé que le Liban est majoritairement musul­man, réclamant une plus grande par­ticipation. Le rôle joué par l’Arabie saoudite, pôle sunnite, dans la reconstruction du Liban d’après-guerre, l’enracinement de l’idéologie de la résistance chiite, notamment depuis le retrait israélien du Sud-Liban en 2000, appuyé par l’Iran, et finalement l’émigration d’un grand nombre de chrétiens ont changé le visage du conflit. Une mosaïque dans laquelle chaque partie veillait à prou­ver que le principe dont elle s’inspi­rait devait passer en premier.

— Et pourquoi cette révolte populaire aujourd’hui contre l’un des fondements principaux de la société libanaise ?

— Aujourd’hui, les Libanais se sont rendus compte que ce système de confessionnalisme qui les a enfer­més dans des communautés est la source de tous les maux du Liban. Des villes du nord à majorité sunnite, au sud chiite, passant par l’est chré­tien, ces centaines de milliers de Libanais, de toutes les confessions, se révoltent contre le confessionna­lisme, qualifié comme l’origine d’un institutionnalisme, un clientélisme, une corruption et un pillage de l’ar­gent public, tout en étant une terre fertile aux conflits et aux divisions. L’ayant vécu pendant des années comme un statu quo, la majorité des Libanais le considéraient comme mauvais mais irremplaçable. Or, les choses sont en train de changer. Les Libanais ont réalisé que ce confes­sionnalisme n’est plus capable de gérer les affaires de l’Etat ni d’assu­rer l’équilibre politique entre com­munautés, ni de garantir une coexis­tence pacifique entre elles. Devenu un principal obstacle à tout progrès, il est devenu urgent de trouver un nouveau système qui renforce leur identité nationale aux dépens de l’ap­partenance religieuse. Un système qui puisse permettre aux 18 commu­nautés religieuses officiellement reconnues de coexister et d’être représentées.

— Quelles sont les alternatives au confessionnalisme qui peuvent être applicables aujourd’hui ?

— Ce qui s’avère aujourd’hui indispensable c’est d’élaborer un plan de consolidation de l’identité nationale unique. De modifier le pro­cessus électoral créant de nouvelles circonscriptions neutres, en fonction de la structure démographique de leurs habitants et non pas leurs appar­tenances religieuses. D'appliquer un système d’élection de suffrage direct des hauts responsables. D’instaurer une nouvelle culture qui commence par les écoles, les médias. Certaines initiatives ont déjà vu le jour comme « vers la citoyenneté », ce pro­gramme visant à aider les écoliers à mieux comprendre le système électo­ral et pousser les jeunes à voter loin des identités religieuses. Organiser des référendums qui pourront renfor­cer la communication directe entre les citoyens libanais et leurs institu­tions. Une période de transition sera nécessaire, durant laquelle les mani­festants pourront trouver des repré­sentants qualifiés pour se présenter aux prochaines élections. Un passage graduel à un état civil devra s’opérer, même s’il sera de longue haleine, en raison de la complexité de la struc­ture sociale du pays. Mais la situation actuelle dans la rue libanaise prouve que ce peuple n’est pas prêt à retour­ner à la case départ et qu’il a brisé la barrière de la peur. Pour la première fois, les manifestants se définissent par leurs noms et leur appartenance à la patrie et non pas à une certaine confession. L’instauration d’un nou­veau régime, d’un nouvel Etat, un Etat de citoyenneté. Un changement que va craindre la classe politique car il apporterait de profonds boulever­sements. La seule issue est d’intro­duire le concept de la citoyenneté comme alternative, peu importe la communauté à laquelle le citoyen appartient. Il doit remplacer celui de l’appartenance communautaire. La peur ne peut être éliminée que par la reconnaissance de l’autre en tant que citoyen, seul compromis qui assure la justice entre Libanais.

— En quoi cette situation res­semble-t-elle à celle en Iraq ?

— En effet, nombreux sont les facteurs communs entre les révoltes dans ces deux pays arabes dont les peuples se sont soulevés simultané­ment. En Iraq comme au Liban, le politique et le religieux sont liés. Le confessionnalisme est à l’ori­gine de la corruption. Dans les deux pays, le constituant chiite joue un rôle important dans la scène poli­tique. La participation du leader chiite Moqtada Al-Sadr, présenté comme porteur de changement. Les jeunes rejettent le système installé par les Américains et qui repose sur une répartition confessionnelle des postes. Le peuple iraqien en est la première victime. L’Iraq est classé 12e pays le plus corrompu au monde. La situation en Iraq est beaucoup plus complexe, plus vio­lente et plus sanglante. Le mouve­ment de protestation populaire a apporté pour la première fois une nouvelle façon d’être iraqien, en dehors des identités fondées sur les confessions, et après des années d’occupation militaire et de frag­mentation du territoire. Le peuple iraqien a exprimé sa volonté de rompre avec les influences ira­niennes et américaines. Le fait d’ef­facer le nom de l’imam Khomeiny donné à l’une des rues de la ville de Najaf est assez révélateur. Après plus de quinze ans de guerre, les Iraqiens sont privés de services de base, demandent une vie digne, dénoncent ce système confession­nel et réclament une citoyenneté sans conditions d’ethnie ou de reli­gion.

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