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Luc Gabolde : La connaissance du site avance par petites touches, comme un tableau pointilliste

Doaa Elhami, Mercredi, 31 juillet 2019

L'Egypte et la France coopèrent depuis longtemps et de manière fructueuse dans le domaine de l'archéologie, notamment au sein du Centre Franco-Egyptien des Etudes des Temples de Karnak (CFEETK). Luc Gabolde, égyptologue, en a pris récemment la direction.

Luc Gabolde
Le nouveau directeur sur site.

Al-Ahram Hebdo : Pouvez-vous nous donner un bref aperçu des travaux de la dernière saison archéolo­gique ?

Luc Gabolde: La dernière saison archéologique a été menée en co-direc­tion avec Abd es-Sattar Badri et mon prédécesseur Christophe Thiers. Il s’agissait des fouilles relatives aux occu­pations de l’époque romano-byzantine à l’est et au sud du temple de Ptah.

— Quels sont les principaux et récents résultats d’études du CFEETK ?

— Parmi les résultats récents inté­ressants, il y a l’étude de plus de 600 blocs ayant appartenu à la façade occi­dentale du 2e pylône par Clémentine Audouit et Elena Panaite. La décora­tion semble avoir été inhabituelle, avec des scènes rituelles et des niveaux successifs de bandeaux de dédicaces. L’étude des criosphinx par Gabriella Dembitz fournit également de nou­velles données sur la géographie cultuelle de l’Egypte à l’époque de Pinedjem.

Nous attendons en outre beaucoup de la reprise de l’étude des monuments d’Amenhotep Ier (1525-1504 av. J.-C.), à Karnak.

— Comment les travaux de net­toyage, de restauration et de recons­truction ont-ilsenrichi l’histoire du site et l’égyptologie ?

— La connaissance du site avance par petites touches, comme un tableau pointilliste, grâce à toutes les disci­plines utilisées: l’archéologie, l’épi­graphie et la documentation des scènes et des textes, les assemblages, les remontages qui, outre qu’ils offrent davantage à voir aux visiteurs, permet­tent de sauvegarder les vestiges, les publications et les études spécifiques. Ainsi, les fouilles profondes menées au sud du temple de Ptah ont permis d’arriver à la guézira (île) primitive sur laquelle les premiers édifices ont été bâtis. Les recherches géomorpho­logiques menées dernièrement sur le site, notamment les travaux que Mansour Boraik, Angus Graham et moi-même avons co-publiés, montrent toute l’importance des mouvements du Nil aux époques anciennes: des îles n’ont cessé depuis l’Antiquité de se former, de se rattacher à l’une ou l’autre des rives, entraînant des varia­tions considérables des trajets du cours du fleuve. En certains endroits, d’autres restes de la guézira primitive ont été identifiés, le parvis d’Opet par exemple, et peu à peu, l’évolution géographique du site se révèle.

— Dans quels secteurs opère le CFEETK? Est-ce qu’il travaille sur tout le chantier des temples de Karnak, dont la superficie est de 27 hectares ?

— C’est l’ensemble des 27 hectares qui est susceptible d’être concerné par les études du CFEETK, car c’est un véritable ensemble, avec son système théologique et liturgique, sa logique historique et architecturale. Mais évi­demment, l’exploration avance par petites étapes qui n’ont, bien entendu, pas toutes lieu en même temps. Le projet que je vais proposer au Conseil Suprême des Antiquités (CSA) com­prendra des recherches archéologiques sur les occupations primitives du site— secteur sud-est de l’enceinte et « cour du Moyen-Empire », dans la partie centrale du temple—, avec une mise en valeur des restes du temple primitif à l’attention des visiteurs.

— Quel est le programme du CFEETK pour 2019 ?

— Outre la restauration de la statue d’Amon (voir encadré), le CFEETK continuera le remontage des murs de la « cour de la cachette », avec le remontage du mur ouest (faces interne et externe) et d’éléments du mur nord, contre la salle hypostyle ramesside, où des fragments des dernières assises ont été retrouvés par Gabriella Dembitz.

La chapelle-reposoir bâtie par Philippe Arrhidée à l
La chapelle-reposoir bâtie par Philippe Arrhidée à l'époque gréco-romaine.

— Quelle est la grande question à laquelle vous souhaitez trouver la réponse en 2019 ?

— Nous allons déposer une demande d’autorisation de fouilles pour un son­dage dans l’angle sud-est de l’enceinte et des travaux de recherche dans la cour du Moyen-Empire. Ces travaux devraient nous permettront de répondre à des questions toujours ouvertes relatives à l’ancienneté du site. Nous espérons déterminer dans quelle mesure il a pu y avoir une occu­pation prédynastique, puisque des découvertes permettent de le supposer. Nous espérons aussi savoir quand la fonction du site est devenue purement religieuse, c’est-à-dire sous quel règne le premier temple consacré à Amon-Rê a été édifié (Antef II, 2118-2069 av. J.-C. ou Antef III, 2069-2061 av. J.-C., de la XIe dynastie ou un autre?), et ce, grâce à des fouilles de la plate forme primitive de la cour du Moyen-Empire (2022-1650 av. J.-C.).

— Combien de cachettes le temple de Karnak renferme-t-il? Nous connaissons celles de Legrain, de 1903, et celle de Thiers, de 2014-2015. Y en a-t-il d’autres ?

— Les deux cachettes que vous mentionnez, celle de la cour de la cachette, datant du mandat de Legrain, et celle du temple de Ptah, découverte lors des fouilles menées sous le mandat de Christophe Thiers, ne sont pas les seules sur le site: une cachette de statues avait été trouvée par Robichon Barguet et Jean Leclant lors de leur fouille à Karnak-Nord, mais c’est hors enceinte, tout comme la très belle cachette de statues fouillée par Mohammed El-Soghayar à Louqsor, il y a 30 ans exactement.

— Quelle est la différence entre ces cachettes ?

— La différence est surtout quantitative: les cachettes de Path et de Karnak-nord renfermaient quelques dizaines d’objets, tandis que celle de la cour de la cachette en renfermaient des dizaines de milliers. Ce sont donc de petites caches qui ont été trouvées, mais la qualité des trouvailles compense la quantité moindre.

— Le Karnak révélera-t-il d’autres cachettes au cours des prochaines saisons de fouille ?

— Bien sûr, on rêve toujours de trouver d’autres cachettes de statues. Mais à titre personnel, c’est une cachette de papyrus que je rêverais trouver: imaginez des vases avec les papyri de la bibliothèque sacerdotale du grand temple d’Amon-Rê, des listes de rois avec l’original du Canon royal de Turin.

— Quelles époques archéologiques les temples de Karnak couvrent-ils ?

— Une phase prédynastique profane pourrait avoir existé. L’Ancien-Empire est singulièrement absent, particulièrement sur le plan archéologique. La naissance du temple semble se situer à la XIe dynastie. Une reconstruction considérable est due à Sésostris Ier de la XIIe dynastie. Ensuite, Amenhotep Ier est largement intervenu, mais ses édifices ont été remplacés lors d’une phase considérable d’activité menée par Hatchepsout et Thoutmosis III. Bien évidemment, les contributions d’Amenhotep III (1390-1353 av. J.-C.), de Sethi Ier (1294-1279 av. J.-C.), de Ramsès II (1279-1213 av. J.-C.) et de Ramsès III (1184-1153 av. J.-C.) sont considérables.

Les Ptolémées ont surtout restauré ou élevé des portes d’enceinte (portes d’Evergète et de Karnak-nord.)

— Y a-t-il d’autres missions qui opèrent sur le chantier? Si oui, leurs travaux sont-ils limités aux études et aux restaurations ou participent-elles aux fouilles archéologiques ?

— Une mission égyptienne du CSA a fouillé le parvis du temple, avec la découverte de bains grecs et romains et des quais antiques (Mansour Boraik, Salah el Masekh). Des fouilles sont menées par Saïd Bakhyt au nord-est des tribunes du spectacle son et lumière. Une équipe américaine travaille, elle, au temple de Khonsou, où elle effectue des travaux de publication, de restauration et des sondages archéologiques ponctuels. Une mission américano-canadienne travaille dans la grande salle hypostyle, effectuant des travaux de publication et de restauration.

— Comment le CFEETK coopère-t-il avec ces missions ?

— Le CFEETK, qui est présent tout au long de l’année sauf les deux mois d’été, constitue un soutien logistique important.

— Quels sont les secteurs prêts à accueillir des visiteurs ?

— La plus grande partie du temple peut être visitée. Le CSA a réalisé un importantaménagement, pour les personnes handicapées. Le musée de plein air est un point essentiel pour comprendre l’histoire primitive du site. On espère pouvoir l’étendre dans les années à venir en y incluant de nouveaux monuments à remonter, comme ceux d’Amenhotep Ier .

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