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Une vie dédiée au canal

Abbas Abou-Ghazala, historien et traducteur, Mercredi, 31 juillet 2019

La maison d’édition Erickbonnier vient de publier les mémoires de Moustapha El Hefnaoui, Un destin égyptien, traduits par son fils Ali. Il a choisi l’opportunité que lui offrait l’année Egypte-France 2019, correspondant à la célébration du 150e anniversaire de l’inauguration du Canal de Suez, pour publier la traduction de l’épopée de son défunt père.

Une vie dédiée au canal
Gamal Abdel-Nasser accueilli par la foule après la nationalisation du canal en 1956.

L’ouvrage Un destin égyp­tien ... Histoire d’une natio­nalisation constitue un docu­ment historique d’importance pour comprendre la succession d’évé­nements qui a conduit à la nationalisa­tion du Canal de Suez en 1956 par le président Nasser. La préface est signée Jack Lang, président de l’IMA à Paris, ancien ministre de la Culture, de l’Edu­cation nationale et des Affaires étran­gères de la France. Cet ancien juriste se dit particulièrement ému « de voir com­ment Moustapha El Hefnaoui a su faire du droit— et plus particulièrement du droit international— une redoutable arme de combat au service de la liberté et de la justice ».

En fait, Moustapha El Hefnaoui n’a pas pu faire publier ses Mémoires de son vivant, il écrit: « J’avais la possibilité de publier ces mémoires et expliquer le travail et les efforts concentrés que j’ai dû fournir au sujet du Canal de Suez durant plus de douze ans, avec des détails souvent croustillants politiquement parlant. Je ne l’ai pas fait par crainte de tomber dans de l’autobiographie où le je me fragiliserait vis-à-vis des adversaires de la réussite et des jaloux du monde politique. En effet, une grande maison d’édition américaine m’envoya un billet d’avion pour que je me rende à New York afin de signer un contrat leur donnant l’exclusivité de la publication de mes mémoires. Mais je refusai leurs conditions. Plus tard, une autre maison d’édition britannique me proposa aussi la publication, mais avant de conclure, la guerre des Six Jours éclata en juin 1967, et la situation du Moyen-Orient prit une nouvelle tournure, avec un Nasser ayant perdu une guerre et un Canal de Suez fermé. Le projet de publication tomba à l’eau. Beaucoup de raisons m’avaient donc poussé à rester loin des projecteurs, et c’est pourquoi j’ai préféré me taire et garder le silence. La crainte des mauvais coups de la part de ceux qui manipulaient les opinions publiques m’incita à me tenir à mon rôle de soldat inconnu, dans tous les sens du terme ».

Qui est Moustapha El Hefnaoui ?

« A l’origine, j’étais un fellah travaillant la terre de mes mains et sans aucune ressource. J’ai porté la pioche bien avant de tenir un crayon. Du fin fond d’un petit village de Charqiya dans le Delta, je suis parti à la ville pour apprendre. Et j’ai appris, en allant jusqu’au bout de mes études universitaires », dit-il dans son ouvrage. Plus tard, ce fut l’obtention d’un doctorat de droit international de l’Université de Paris. Et c’est de la tribune de cette université prestigieuse, et au travers de sa thèse de doctorat, qu’il a pu exposer la situation de l’Egypte. « J’ai d’ailleurs adopté ce sujet comme un enfant, mettant à sa disposition tous les moyens en sa possession ».

En 1933, âgé de 22 ans, Moustapha El Hefnaoui s’engage en politique par affection pour Moustapha Kamel qui, clamant son slogan « L’Egypte aux Egyptiens », initia l’avènement du nationalisme. Moustapha Kamel engage le combat contre l’occupation de l’Egypte par les Anglais. En 1936, El Hefnaoui est emprisonné pour avoir été l’un des organisateurs des manifestations contre le Wafd (parti nationaliste laïque) et contre l’accord anglo-égyptien laissant aux Britanniques le contrôle de la région du canal. Il décida de démissionner du Parti national à cause de son affaiblissement face au grand parti du Wafd. Malgré sa démission, il gardait contact avec un certain nombre des adhérents du Parti national. En allant porter à ses camarades alexandrins une série de tracts, il fut surveillé et arrêté, plus tard emprisonné, « entouré d’une faune de divers criminels et prisonniers de droit commun ». Il décrit sa situation en prison dans ses Mémoires : « Revêtu de mon costume, mes chaussures de ville aux pieds, je gardais le tarbouche sur la tête avec fierté. Je commençais à m’endormir assis sur le sol, et sentis le besoin de chantonner à voix basse la Marseillaise en remémorant ce que j’avais lu sur la Bastille ». En janvier 1950, le parti Wafd revint au pouvoir. Nahhas pacha fit appel à Moustapha El Hefnaoui pour dénoncer et abroger le traité de 1936 unilatéralement. C’est le ministre des Affaires étrangères qui avait encouragé Nahhas pacha à avoir recours aux avis juridiques de celui qui préparait depuis quelques années une thèse en droit international public sur les problèmes contemporains du Canal de Suez. Il était prêt à se lancer dans une carrière juridique et politique. Après avoir terminé sa licence de droit, il commença son métier d’avocat au barreau du Caire. Il était conseiller juridique d’une société anglaise qui exécutait un travail pour le compte du gouvernement égyptien.

L’abolition du traité de 1936

Le 8 octobre, le président du Conseil des ministres, Moustapha Al-Nahhas, annonça dans un discours resté célèbre qu’il décrétait l’abolition unilatérale du traité égypto-britannique de 1936, en prononçant une phrase qui marqua les esprits: « C’est pour l’Egypte que j’avais signé le traité, et c’est aussi pour l’Egypte que j’abolis ce même traité ».

Une page de l’histoire mouvementée de l’Egypte venait d’être tournée pour Moustapha El Hefnaoui. « Ce soir-là, un profond sentiment de grande sérénité et de satisfaction m’avait envahi. Je me remémorais les jours de prison que j’avais subis pour avoir dénoncé le traité de 36. C’était le président du parti Wafd, Moustapha Al-Nahhas, qui avait ordonné mon emprisonnement seize ans plus tôt. C’était lui-même, qui venait d’annoncer ce soir, l’abolition de ce traité, après avoir fait appel à mes services pour légaliser l’opération », dit-il dans son ouvrage.

Le canal comme sujet d’étude

Une vie dédiée au canal

Sur un bateau, Moustapha El Hefnaoui a eu une altercation avec un vieil Anglais qui critiquait l’Egypte comme pays arriéré et les Egyptiens comme incapables de diriger le Canal de Suez. Bafoué par ces propos racistes, agressifs des colonisateurs envers son pays, Moustapha El Hefnaoui fut blessé au plus profond de lui-même. Il pensait à la fin de la concession de la Compagnie du Canal de Suez fixée pour 1968. Une sorte d’appel du destin lui dit alors : « En aucun cas, la concession offerte à la compagnie ne devait se prolonger au-delà de la date limite ». De par sa formation de juriste et d’avocat, il se dit alors : « Toi l’avocat égyptien, ceci est le procès de ta Patrie pour le Canal de Suez, et ta Patrie n’a pas d’autres avocats pour la défendre. Tu dois t’engager volontairement pour défendre cette cause. Un travail immense de collecte d’informations t’attend dans toutes les archives du monde… Une fois que tu auras documenté ta cause, il te faudra choisir une tribune d’où tu exposeras la vérité au monde entier. Il faudra aussi réveiller les ayants droits en leur démontrant leur devoir de libérer leur canal et le reprendre d’entre les griffes du colonialisme. Il te faudra pour atteindre cela te fixer une stratégie infaillible. Ceci a donc été ma ferme résolution après une longue réflexion. Je me suis donc juré d’accomplir ce devoir, quoi qu’il m’en coûte, et jusqu’à ma mort, sans fléchir ».

Défendre l’égyptianité

du canal

« Ma décision était prise quant au choix de la tribune que j’utiliserai pour défendre l’affaire de l’égyptianité du Canal de Suez. Il fallait que ce soit une tribune scientifique et universitaire, en Angleterre ou en France, me permettant de soutenir une thèse de droit international public. Le Canal de Suez sera donc l’objet d’une thèse de doctorat, que je porterai à la connaissance du monde en m’adressant à la conscience humaine ». Il ne pouvait terminer sa thèse correctement sans se documenter dans les archives de la Compagnie universelle du Canal de Suez à Paris. L’occasion se présenta au début de 1950 grâce à l’intervention du ministre des Affaires étrangères qui lui proposa un poste de conseiller de presse de l’ambassade d’Egypte à Paris.

Cette couverture lui permit de gagner la confiance des responsables de la compagnie située rue d’Astorg. Charles-Roux, président de la compagnie, l’autorisa à faire des recherches pour écrire un livre en arabe sur le Canal de Suez et faire connaître la compagnie aux Egyptiens. Il n’a cessé de démontrer « le rôle vicieux de cette entreprise dans notre pays, la nature impérialiste de la compagnie, les failles juridiques qu’elle avait manipulées à son profit, etc. (…) Quant à ma position vis-à-vis de la Compagnie universelle du Canal de Suez, je dois préciser que la position, défendue dans ma thèse soutenue à la Sorbonne en juin 1951, et celle que j’affirmais dans tous mes écrits et mes conférences jusqu’à la fin de 1952 fut toujours la même, à savoir : préparer la liquidation graduelle de la société, en prenant en compte que la période restante de la durée originale de l’acte de concession se terminant en novembre 1968 devait être considérée comme une phase transitoire. Une phase qui permettrait aux autorités égyptiennes de mettre en place les appareils administratifs et techniques nécessaires à la prise en main du canal et à sa gestion dès le lendemain de la fin de la concession ».

Un débat tant discuté

Fallait-il annoncer la nationalisation en 1956 au lieu d’attendre la fin de la concession en 1968 ? Moustapha El Hefnaoui défend la nationalisation anticipée : « J’avais réussi à obtenir des preuves irréfutables concernant les intentions inavouées de la direction de la compagnie de prolonger la durée de la concession, ou à défaut, d’internationaliser le canal. Les acteurs de cette conspiration, pour le compte de la compagnie, n’étaient autres que les Etats-Unis d’Amérique à travers leur ministre des Affaires étrangères, John Foster Dulles, un certain nombre de sociétés pétrolières américaines opérant au Moyen-Orient, ainsi qu’un agent d’origine égyptienne, Monsieur Saba Habashi, qui avait été juriste par le passé, et s’était exilé aux Etats-Unis. C’est le jour où j’eus entre les mains les documents révélant cette conspiration que je publiai un article dans mon journal du Canal de Suez, appelant pour la première fois à ne plus retarder la liquidation et à nationaliser le canal avant qu’il ne soit perdu pour l’Egypte ».

Quelques années plus tard, il fallut le courage et le pouvoir d’un dirigeant égyptien pour mettre en application « la folie » dont on m’avait souvent accusé. Une folie qui était devenue un fait accompli mondialement reconnu.

Un rêve enfin réalisé

La nationalisation a été l’objectif de toute une vie, une sorte d’idée fixe qui s’est emparée de cet Egyptien dès le début de ses études de droit à l’Université Fouad 1er. Ayant eu le libre accès aux archives de la compagnie, située rue d’Astorg, c’est là qu’il tombe sur l’acte original de la création de la Compagnie du Canal, où il est stipulé qu’il s’agit d’une « société anonyme de droit égyptien ».

Le 5 juin 1951, il soutient à la Sorbonne sa thèse de doctorat, intitulée « Les problèmes contemporains posés par le Canal de Suez ».

Le 23 juillet 1956, Moustapha El Hefnaoui fut conduit par avion privé au Caire chez le président Gamal Abdel-Nasser. Laissons-le raconter ses souvenirs : « J’ai gardé le souvenir de mon arrivée: à peine passée la grille en fer forgé de la maison, Nasser m’apercevant, se leva et vint à ma rencontre à mi-chemin au centre du jardin. Il me serra la main chaleureusement, et me dit sur un ton très respectueux: Je vous présente mes excuses pour la manière utilisée pour vous faire venir ; nous avons eu recours à la police et aux services de sécurité pour vous trouver ».

Gamal Abdel-Nasser avait décidé de nationaliser le Canal de Suez, il chargea Hefnaoui de rédiger le projet de décret présidentiel de la nationalisation. Il lui demanda de passer la nuit en sa compagnie pour préparer ce travail. Il lui avait déjà demandé de ne plus attaquer la compagnie pour ne pas compliquer les négociations sur le retrait des troupes britanniques. Après avoir passé en revue l’histoire du Canal de Suez et l’intérêt de la thèse de Moustapha El Hefnaoui, le Raïs lui demanda de revenir le lendemain avec le projet de décret de la nationalisation que Nasser annonça dans son fameux discours le 26 juillet 1956 à Alexandrie.

Hefanoui ne sera jamais président de l’Organisme égyptien du Canal de Suez, mais il fut l’administrateur et le directeur du département juridique de cet organisme. Il fit surtout partie du conseil d’administration dès cette date et jusqu’au début de l’année 1969, date à laquelle fut acceptée par Nasser sa démission présentée à ce dernier à l’automne 65. Il décida d’ouvrir un cabinet d’avocat à Paris en 1967, au lendemain de la fermeture du canal consécutive à la guerre des Six Jours.

« Un destin égyptien » est un récit passionnant d’un soldat qui méritait d’être connu. C’est grâce à son fils, Ali El Hefnaoui, qui a traduit les Mémoires de son défunt père dans la langue de Molière qu’il affectionne. C’est le rêve de la nationalisation du Canal de Suez et surtout « le roman d’une vie, avec ses difficultés et ses sacrifices, pour rétablir l’Egypte dans ses droits. Et qui plus, est un combat sans haine, à la loyale, au grand jour », écrit le traducteur dans son avant-propos.

Un destin égyptien de Moustapha El Hefnaoui, éditions Erickbonnier, 2019.

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