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Ahmad Qandil : Les Européens sont en train de reformuler une nouvelle position commune envers l’Iran

Ola Hamdi, Mardi, 30 juillet 2019

Ahmad Qandil, spécialiste des relations internationales et directeur du programme des études énergétiques au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, revient sur les causes du changement de la stratégie iranienne et les conséquences de la montée des tensions dans le détroit d’Ormuz.

Ahmad Qandi

Al-Ahram Hebdo : La saisie, par Téhéran, depuis le 19 juillet, d’un pétrolier britannique dans le détroit d’Ormuz est-elle une réaction au blocage d’un tanker iranien au large de Gibraltar ? Est-ce un changement de stratégie iranienne ?

Ahmad Qandil : Les manoeuvres iraniennes deviennent de plus en plus dangereuses. Elles sont passées d’actes de sabotage cachés en actes de piraterie revendiqués. Téhéran tente, en optant pour la stratégie de l’escalade, d’exercer des pressions sur les Etats-Unis pour les amener à la table des négociations. Mais le temps ne joue pas en faveur de l’Iran qui souffre d’une profonde crise économique et fait face à un isolement international croissant. Le Fonds Monétaire International (FMI) a déclaré en avril dernier que l’économie iranienne devrait être en récession pour la deuxième année consécutive, en 2019, et le taux d’inflation pourrait atteindre 40 %. La dévaluation du rial iranien de plus de 60 % et la pénurie de matières premières ont mené à la fermeture des centaines d’usines. Le taux de chômage atteint 15 % de la population active. La saisie du pétrolier britannique est plutôt une tactique pour tester les réactions américaines.

— Mais pourquoi l’Iran a-t-il détenu spécifiquement un pétrolier battant pavillon britannique ?

— Le régime iranien a voulu ainsi transmettre un message à l’opinion publique iranienne qu’il est toujours prêt à défier les grandes puissances. D’ailleurs, pour Téhéran, le moment était opportun de tirer profit de l’instabilité politique de Londres qui était en pleine période électorale pour choisir le successeur de Theresa May. Toutefois, la saisie du pétrolier britannique a exacerbé les tensions entre l’Iran et les pays européens. La position européenne commence à perdre de sa neutralité et s’aligner davantage sur la position américaine. Après cet incident, Londres a immédiatement appelé à la formation d’une force de protection maritime européenne pour protéger la navigation dans le détroit d’Ormuz. Le Royaume-Uni a adopté d’autres mesures punitives. Il a exhorté l’Union européenne et les Nations-Unies à réimposer les sanctions à Téhéran, suspendues en 2016. Bref, Les Européens sont en train de reformuler une nouvelle position commune envers l’Iran.

— L’Iran dispose-t-il vraiment de capacités navales capables de perturber la navigation dans le détroit d’Ormuz ?

— Historiquement, l’Iran n’avait jamais réussi à mettre ses menaces de bloquer la navigation dans le détroit à exécution, ni lors de la première guerre du Golfe (1980-1988), ni comme riposte aux précédentes sanctions américaines imposées au pétrole iranien en 2011-2012. L’Iran ne peut pas effectivement fermer le détroit d’Ormuz, notamment en raison du déploiement militaire américain croissant dans la région du Golfe. La cinquième flotte US est déployée à Bahreïn. Ce détroit est aussi vital pour le trafic du commerce iranien. De plus, en cas de fermeture du détroit, Téhéran pourrait perdre le soutien diplomatique de ses principaux alliés, comme la Chine, puisque la grande partie du pétrole qui traverse le détroit est destinée aux marchés asiatiques.

— Comment voyez-vous l’idée de la création d’une force internationale pour sécuriser la navigation dans le détroit d’Ormuz, exposée par les trois initiatives actuellement en pleine tractation : américaine, européenne et russe ?

— Aucune de ces trois initiatives n’est bénéfique à la sécurité de la région du Golfe. Les grandes puissances internationales, telles que les Etats-Unis, l’Union européenne et la Russie, devraient plutôt s’engager à développer les capacités militaires des pays du Golfe et de leurs principaux alliés dans la région. Et continuer à exercer des pressions sur Téhéran afin de l’obliger à mettre un terme à ses ingérences régionales. Il faut écarter autant que possible la région du Golfe loin du conflit entre les Russes et les Occidentaux et ne pas attribuer à des forces militaires étrangères des missions de défense, sans accord avec les pays du Golfe, puisque la responsabilité de sécuriser le détroit incombe principalement à ces pays.

— Quelles sont les conséquences économiques de l’escalade des tensions sur les prix et le transport du pétrole ?

Les Européens
La perquisition d'un pétrolier britannique a ravivé les tensions dans le Golfe. (Photo : Reuters)

— Jusqu’à présent, les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, y compris la crise dans le détroit d’Ormuz, n’ont pas pu considérablement influencer les cours de pétrole. Cela est dû à plusieurs facteurs. De nombreuses estimations ont prévu la réduction des demandes pour le pétrole dans la période à venir. Ces indices ont joué un rôle essentiel dans la stabilité des prix du pétrole. Les prévisions macroéconomiques sont également pessimistes du fait de la poursuite de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine. En outre, la production américaine de pétrole constitue aujourd’hui une force significative sur le marché mondial. Les Etats-Unis produisent environ 12 millions de barils de pétrole par jour. En revanche, l’augmentation des menaces dans le détroit d’Ormuz, par lequel transite 30 % de la production mondiale de pétrole, ont fait flamber les primes d’assurances. Les coûts de l’assurance contre les risques de guerre ont déjà été augmentés depuis la décision de la Commission de guerre conjointe du marché des assurances de Londres, le 17 mai, d’étendre la zone à risque élevé à Oman, aux Emirats arabes unis et dans le Golfe après l’attaque des navires au large de Fujaïrah.

— Dans quelle mesure la perturbation dans le détroit d’Ormuz pourrait-elle influencer la navigation dans le Canal de Suez ?

— La fluidité de la navigation dans le Canal de Suez n’a pas du tout été affectée par les tensions dans le détroit d’Ormuz d’autant plus que la plupart des pétroliers qui passent par le détroit d’Ormuz se dirigent vers l’Asie, en particulier vers la Chine, le Japon et la Corée, et non pas vers l’Europe. Au contraire, la navigation maritime dans le Canal de Suez pourrait bénéficier de la situation dans le détroit d’Ormuz. En cas de fermeture du détroit, les pays du Golfe pourraient recourir à des voies de passage alternatives pour exporter leur pétrole vers l’Europe et les Etats-Unis via les ports de l’Arabie saoudite sur la mer Rouge et puis directement vers le Canal de Suez.

— Quelles sont donc ces voies alternatives ?

— L’Arabie saoudite possède deux pipelines importants dans l’est et l’ouest du Royaume pour l’acheminement du pétrole et le gaz liquéfié. Longs de 1 200 km, ces pipelines relient la région orientale du Royaume à la ville de Yanbu sur la mer Rouge. Ces deux lignes ont une capacité de production de 4,5 millions de barils par jour et de stockage d’environ 12,5 millions de barils par jour. Ce qui permet à l’Arabie saoudite d’exporter jusqu’à 50 % de sa production quotidienne.

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