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Deal du siècle, le scepticisme est de mise

Aliaa Al-Korachi et Ola Hamdi, Mardi, 30 juillet 2019

La Conférence de Manama, consacrée au volet économique du plan de paix américain, s’est achevée sans résultat concret. Pour les Palestiniens, le plan est irréaliste et vise à liquider la solution à deux Etats.

Deal du siècle, le scepticisme est de mise
Jared Kushner présentant le volet économique du plan américain à Manama. (Photo : AFP)

Après plus de deux ans d’attente, de reports et de spéculations, le premier volet du fameux « deal du siècle », le volet économique, a été enfin dévoilé. Faire passer l’économie avant la politique pour faciliter la paix entre Palestiniens et Israéliens, telle est la nouvelle approche américaine. Cette partie économique du plan de paix américain a été présentée par Jared Kushner, conseiller et gendre du président américain Donald Trump, lors d’un atelier de travail organisé, les 25 et 26 juin à Manama, la capitale bahreïnie. Les Palestiniens étaient le grand absent de cette rencontre marquée aussi par une participation arabe très modeste. Kushner a détaillé les contours de son plan qu’il a nommé « l’opportunité du siècle »

Ce plan vise à attirer 50 milliards de dollars d’investissements sur dix ans dans les Territoires palestiniens, ce qui permettrait de créer un million d’emplois, de multiplier par deux le produit intérieur brut et de réduire de moitié la pauvreté dans la bande de Gaza. Un milliard de dollars seront consacrés au développement du secteur du tourisme en Cisjordanie et à Gaza. Il prévoit également la création d’un couloir reliant la Cisjordanie à Gaza pour la circulation des Palestiniens. Cela pourrait inclure une autoroute et probablement une voie ferrée. Le plan comprend 179 projets d’infrastructure et d’entreprises : 147 projets en Cisjordanie et à Gaza, 15 en Jordanie, 12 en Egypte et 5 au Liban. Plus de la moitié des 50 milliards de dollars serait dépensée dans les Territoires palestiniens, et le reste dans la région : en Egypte, au Liban et en Jordanie. Kushner a déclaré son souhait que « d’autres pays, principalement du Golfe, et des investisseurs privés paient une grande partie de la facture ». Quant à la partie politique du plan de paix américain, elle serait révélée « au moment opportun », dit Kushner. « Les équipes travaillant sur la partie économique et celles sur la partie politique de ce plan américain visant à résoudre le conflit israélo-palestinien sont distinctes », a-t-il précisé. Cette deuxième étape du plan américain sera probablement dévoilée en novembre prochain après la formation du gouvernement israélien.

Rejeté par les Palestiniens, ce plan est jugé « irréaliste » ignorant la complexité de la nature de ce conflit vieux de 70 ans. « L’argent est important. L’économie est importante, mais la politique l’est plus encore », a déclaré Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne. « Nous saluons tous ceux qui souhaitent nous aider, que ce soit à Manama ou ailleurs. Mais, pour le moment, nous rejetons l’accord du siècle », a-t-il poursuivi. En fait, le gouvernement palestinien fait face à une grave crise financière et a réduit de moitié les salaires de ses 100 000 fonctionnaires. Selon les chiffres publiés en avril dernier par la Banque mondiale, plus de 30 % des Palestiniens, dont 52 % à Gaza, sont au chômage. Un Palestinien sur quatre a moins de 5,5 dollars de pouvoir d’achat quotidien. Les tensions avec les Etats-Unis et Israël ont aggravé la situation. Trump a coupé plus de 500 millions de dollars d’aides après le gel par l’Autorité palestinienne de ses relations avec Washington pour protester contre la reconnaissance américaine de Jérusalem comme capitale d’Israël. Par ailleurs, Israël prive depuis début 2019 l’Autorité palestinienne de plusieurs dizaines de millions de dollars de revenus mensuels sous forme de taxes prélevées par l’Etat hébreu pour son compte.

La paix économique, une vision erronée

Selon Ahmed Sayed Ahmed, expert des affaires régionales, « l’Administration américaine, pour faire passer la partie politique de son accord du siècle, a décidé de dévoiler premièrement le volet économique sous prétexte d’alléger les souffrances du peuple palestinien dans les Territoires occupés et en croyant que le fait de miroiter les 50 milliards aux Palestiniens ne susciterait pas de vives contestations comme ce pourrait être le cas avec la partie politique ». Et d’ajouter : « La rencontre de Manama n’a pas abouti à des résultats concrets. Aucune décision concrète n’a été prise, et aucune feuille de route définissant ce plan économique n’a été tracée ».

Pour Malek Awny, directeur de rédaction de la revue Al-Siyassa Al-Dawliya, « si l’objectif déclaré de cette rencontre était de savoir comment relancer le processus de paix à travers des stimulateurs économiques, la vraie intention des Israéliens était tout autre ». Et d’ajouter : « Israël vise à liquider définitivement la solution à deux Etats, et ce, à travers deux facteurs : Rendre la cause palestinienne une responsabilité arabe, et établir des canaux économiques et diplomatiques ouverts avec notamment les monarchies du Golfe qui se trouvent actuellement dans le collimateur israélien ». Pour élargir leur alliance anti-iranienne, les Etats-Unis tenteront de rapprocher les pays du Golfe et Israël avec le prétexte de « renforcer l’équilibre régional contre les menaces iraniennes croissantes dans la région », explique Awny.

En réalité, l’approche de « l’économie d’abord » du deal du siècle, proposée par Jared Kushner, sans régler les questions politiques de fond, comme celles des réfugiés palestiniens et du statut de Jérusalem, n’est pas nouvelle. « Cette vision a été déjà mentionnée dans le livre de l’ancien président israélien, Shimon Pérès, intitulé Le Nouveau Proche-Orient et publié en 1990. Le plan Kushner n’est qu’une nouvelle version, remise à jour, de cette conception du grand Proche-Orient », souligne Awny. Avis partagé par Sayed Ahmed, qui précise que « toutes les initiatives américaines basées sur l’idée de la normalisation économique et culturelle avec Israël avant de parvenir à une paix juste, globale et durable à la cause palestinienne se sont soldées par des échecs ».

Quatre sommets économiques ont été organisés à l’invitation américaine, pour consacrer une nouvelle relation entre Israël et les pays arabes à Casablanca en 1994, à Amman en 1995, au Caire en 1996 et à Doha en 1997. A l’époque, le secrétaire d’Etat, Warren Christopher, avait appelé les pays arabes à « tirer profit des conférences économiques, afin de transformer la promesse de la paix en gains réels et d'ouvrir la voie à une véritable réconciliation entre les peuples ».

D’ailleurs, selon beaucoup d’observateurs, le plan économique de Kushner vise à vider l’Initiative arabe de son contenu. Proposée par l’Arabie saoudite lors du sommet de la Ligue arabe de Riyad en 2002, cette initiative prévoit une normalisation avec Israël, mais en échange du « retrait israélien de tous les territoires, de l’établissement d’un Etat palestinien avec Jérusalem-Est comme capitale et d’une solution viable pour les réfugiés ». Kushner l’a même dit explicitement lors de la rencontre de Manama : « les futures négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne ne pourront pas se baser sur l’Initiative arabe mais sur une plateforme située entre celle-ci et les positions israéliennes. L’Initiative arabe prise telle quelle n’est pas réaliste ». « C’est une grave erreur de croire aujourd’hui que la formule de Trump, la prospérité contre la paix, peut remplacer celle de la terre contre la paix, sans respecter les droits légitimes du peuple palestinien ni les autres dimensions du conflit : historique, religieuse et politique. Ce que la rencontre de Manama a bien démontré c’est que le plan Kushner est voué à un échec total comme toutes les autres initiatives américaines précédentes. Le deal du siècle ne fait pas exception », conclut Ahmed Sayed Ahmed.

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