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L’escalade sectaire en Egypte

Aliaa Al-Korachi, Mardi, 02 juillet 2013

De la Syrie à l'Iraq, en passant par l'Egypte, avec le lynchage la semaine dernière de 4 chiites, le conflit entre sunnites et chiites refait surface et exacerbe les tensions dans la région.

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(Photo: Reuters)

« Le djihad en Syrie est un devoir religieux ». Une fatwa (avis religieux) commune est émise du haut des minbars des mosquées des pays sunnites. Depuis Doha, le fameux prédicateur égyptien Youssef Al-Qaradawi n’a pas mâché ses mots en identifiant ceux contre qui ce djihad doit être mené. « Comment 100 millions de chiites dans le monde pourraient-ils vaincre 1,7 milliard de sunnites ? », dit-il. Ce soulèvement sunnite s’est déclenché, en fait, en guise de réaction à la participation des miliciens du Hezbollah, le mouvement de résistance libanais chiite, aux combats menés par les forces de Bachar Al-Assad. Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, parle, pour sa part, d’un « plan diabolique en Syrie » pour inciter les chiites de la région à rejoindre les combattants. Une bataille de fatwas fait rage chez les religieux des deux camps, faisant de Damas une scène de guerre ouverte à caractère confessionnel entre djihadistes « sunnites » et « chiites », de différentes nationalités. Voire, l’aspect sectaire du conflit s’est étendu au-delà des frontières syriennes pour toucher d’autres zones chaudes de la région, toujours prêtes à rebondir.

L’Iraq se trouve déjà au bord d’un conflit confessionnel ouvert, même si la tension entre les deux communautés en conflit n’a jamais été aussi grande. La flambée de violence a fait plus de 1 045 morts et 2 397 blessés en mai dernier. Au Liban, on redoute un retour aux années noires de la guerre civile qui a duré de 1975 à 1990. La ville côtière de Saïda devient un nouveau foyer de tension entre sunnites et chiites.

Dans certains pays, les affrontements s’intensifient entre les deux communautés et, dans d’autres régions, ils commencent à surgir. C’est le cas de l’Egypte. Un incident sans précédent a secoué le village d’Abou-Moussallam, à Guiza, lorsque 4 chiites ont été lynchés par la foule.

« Crime pour raison confessionnelle », un nouvel élément pour ce pays, comme l’indique Amany Al-Tawil, chercheuse au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Il s’ajoute d’ailleurs au conflit sunnite-chiite dans la région, régi pendant des décennies par un combat autour du « pouvoir », des « droits » ou de « l’identité ». « Une tournure dramatique du conflit qui risque de mettre le feu à toute la région », selon la chercheuse. Et d’ajouter : « Le dogme n’a jamais été un facteur principal dans la longue histoire du conflit au Moyen-Orient entre chiites et sunnites. Des enjeux géopolitiques et stratégiques ont toujours animé la confrontation entre les deux camps ».

Si l’on revient aux origines de ce conflit, qui a commencé à la mort du prophète Mohamad, on trouve que la première discorde entre sunnites et chiites était politique : qui sera son successeur ? Les sunnites deviennent ceux qui ont élu le compagnon du prophète Abou-Bakr comme calife, et les chiites, ceux qui ont choisi de suivre Ali, cousin et gendre du prophète. La rupture définitive s’est produite des décennies plus tard, quand les chiites accusent les sunnites d’avoir assassiné le petit-fils du prophète, Al-Hussein.

Une rupture totale s’est imposée plus tard, les dogmes divergent les uns par rapport aux autres (voir p. 4). Le point culminant de cette rivalité remonte à 1501, quand commence une guerre de deux générations entre l’Empire ottoman, l’autorité politique sunnite qui contrôlait la majorité du Moyen-Orient, et l’Empire safavide adoptant le chiisme comme religion et le fondateur de l’Iran moderne. En 1527, la guerre s’achève par une grande défaite pour les safavides et leur empire a connu un déclin.

Rempart arabe contre l’ennemi

C’est en 2003, après l’invasion américaine et la chute du régime sunnite de Saddam Hussein, considéré comme l’ultime rempart arabe contre l’ennemi héréditaire perse d’obédience chiite, et la prise du pouvoir par la majorité démographique chiite qu’est relancé le conflit chiite-sunnite sous une forme moderne. C’est un tournant stratégique pour l’Iran, car ravivant ses ambitions régionales. Pendant les premières années qui ont suivi la Révolution islamique en 1979, la diplomatie iranienne se caractérisa notamment par une nette tendance à « exporter » cette révolution, surtout vers le monde arabe. « Révolution islamique mondiale », « engagement fraternel envers tous les musulmans » : chacune de ces expressions que les Iraniens utilisaient pour la propagande de leur révolution, nourrissait les craintes des dirigeants sunnites, notamment de l’Arabie saoudite et le reste des pays du Golfe. Ils craignent voir l’Iran incarner un modèle qui pourrait servir à l’ensemble de la région. La montée en puissance et la popularité du Hezbollah au Liban en 2005 consolide la présence chiite dans la région.

Un « arc chiite » commence alors à s’étendre de Téhéran au Sud-Liban, en passant par Bagdad, désormais dirigée par un premier ministre chiite pro-iranien, et allant jusqu’à la bande de Gaza, où le Hamas palestinien, bien qu’islamiste sunnite, s’est rallié à Téhéran et à Damas. C’est le roi Abdallah de Jordanie qui, en 2004, a averti pour la première fois, qu’un « arc chiite » traverse tout le monde arabe et menace son identité. Hosni Moubarak, le président égyptien déchu, prévient aussi que la loyauté des chiites de la région se dirige vers l’Iran.

Face à cet « arc chiite », « un croissant sunnite » commence à se former, reliant les régimes de pays à majorité sunnite — notamment l’Egypte, la Jordanie, les monarchies du Golfe et l’Arabie saoudite.

Aujourd’hui, à l’époque des révolutions arabes où les islamistes ont accédé au pouvoir, nommée aussi « Printemps djihadiste », le conflit traverse une phase très dangereuse, difficile à contrôler. « Les affrontements ont dépassé les alliances régionales » pour être entre les mains des « nouveaux groupes politiques radicaux », précise Al-Tawil.

« Des outils politiques »

Sans aucun doute, les ambitions régionales de l’Iran exacerbent le conflit. « L’instrumentalisation iranienne de la loyauté confessionnelle des chiites dans les pays sunnites a été l’un des outils politiques pour étendre son emprise dans la région. Le chiisme religieux s’est mêlé au chiisme politique », dit Mohamad Ezzel-Arab, politologue au CEPS d’Al-Ahram.

L’influence iranienne se ressent toujours dans les affrontements qui opposent à chaque fois les chiites arabes au pouvoir sunnite en place. Citons par exemple l’Arabie saoudite, où les chiites sont concentrés à l’est dans les zones pétrolières ; au Yémen, où la minorité houthiste (proche du chiisme) déstabilise le pouvoir de Sanaa et entretient l’insécurité à la frontière sud-saoudienne ; ou au Bahreïn, où les chiites, majoritaires, sont réprimés par la monarchie sunnite (voir p. 5).

Selon Al-Tawil, le plan américain de transférer le conflit au Moyen-Orient entre sunnites et chiites, et non pas entre Israël et les Arabes, encourage cette polarisation. « Le veto américain se dresse toujours à toute coopération sunnite-chiite. Un plan auquel les alliés sunnites de Washington n’ont pas résisté », ajoute Al-Tawil.

Les tentatives de « rapprochement des deux doctrines sunnite et chiite » qui ont été entreprises par les religieux d’Al-Azhar et de Téhéran dans les années 1950 par le grand imam d’Al-Azhar Mahmoud Chaltout ont été gelées.

Hier comme aujourd’hui, la règle du jeu est stable : les controverses religieuses sont relancées lorsqu’un enjeu politique perturbe l’équilibre de ce conflit. Pour la Syrie, l’Iran combat de toutes ses forces pour garder le régime alaouite au pouvoir et ne pas perdre un espace d’influence chiite dans la région. Le « croissant sunnite » résiste en fournissant argent et armes aux anti-Bachar.

Mais, jusqu’où peut aller la tension entre sunnites et chiites ? Il existe peu d’espoir de réconciliation. L’escalade du conflit sectaire actuel peut conduire à une reconfiguration profonde de certains pays arabes. C’est déjà une option en Syrie.

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