Jeudi, 20 juin 2024
Dossier > Dossier >

L’Afrique jette les fondements de son développement

Aliaa Al-Korachi, Mardi, 11 juin 2019

Projet phare de l’Union Africaine (UA), la Zone de Libre-Echange Continentale Africaine (ZLECA) est entrée officiellement en vigueur le 30 mai 2019. Son objectif ? Mettre fin à la fragmentation économique et logistique du continent noir. Explications.

L’Afrique jette les fondements de son développement
(Photo : AP)

La Zone de Libre-Echange Continentale Africaine (ZLECA) devient enfin une réalité. Le coup d’envoi de cette zone, la plus grande du monde depuis la création de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 1994, a été donné le 30 mai 2019. Celle-ci devrait créer un marché commun de 1,2 milliard de personnes pour un PIB cumulé de plus de 2 500 milliards de dollars. Au total, 52 pays sur les 55 que compte l’Union africaine ont signé l’accord et 24 pays l’ont ratifié. Seuls le Nigeria, le Bénin et l’Erythrée restent encore à l’écart de cette dynamique africaine.

L’objectif essentiel de la ZLECA est d’éliminer progressivement les droits de douane sur les biens et les services entre les pays membres, afin d’accélérer la mise en place de l’union douanière en 2022, et d’une Communauté Economique Africaine (CEA) d’ici 2028. Une fois ce projet mis en oeuvre, les droits de douane sur 90 % des marchandises seront supprimés en 5 ans. Alors que les 10 % restants qui portent sur des produits « sensibles » seront libéralisés d’ici 10 ans. Les retombées économiques attendues sont très importantes. Selon la Commission économique des Nations-Unies pour l’Afrique (UNECA), cette zone devrait contribuer à faire passer le commerce intra-africain de 18 % actuellement à 51 % à l’horizon 2022. L’Union africaine, pour sa part, estime que la ZLECA favorisera les Petites et Moyennes Entreprises (PME) qui représentent 80 % des entreprises de la région, les femmes qui constituent 70 % des commerçants transfrontaliers informels et les jeunes qui devraient profiter des nouvelles opportunités d’emploi.

Selon Howeida Abdel-Azim, professeure d’économie à l’Institut des études africaines de l’Université du Caire, l’entrée en vigueur de la ZLECA « constitue une étape majeure dans le processus d’intégration africain ». Elle intervient au moment où la stabilité de l’OMC est mise en doute avec notamment le Brexit et la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine. Les Africains, eux, ont décidé « d’aller dans le sens inverse et de se regrouper », dit Howeida Abdel-Azim.

Projet phare de l’agenda 2063 de l’UA, la feuille de route de ce projet a été adoptée en janvier 2012 lors de la 18e session ordinaire de l’Assemblée des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UA. Le processus de négociations sur la ZLECA n’a débuté qu’en juin 2015. Mais cette initiative a connu une grande avancée en mars 2018, lorsque 44 pays sur un total de 54 l’ont signée, à Kigali, capitale du Rwanda. C’est finalement l’adhésion de la Guinée début avril 2019 qui a permis d’atteindre le seuil des 22 ratifications requises pour l’entrée en vigueur de l’initiative, du point de vue théorique, le 31 mai.

L’Egypte grand favori

Pourtant, la ZLECA ne sera opérationnelle qu’à partir du 7 juillet prochain au terme du sommet extraordinaire des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union africaine prévu à Niamey, au Niger. Mais avant d’atteindre ce jour J, des questions techniques et institutionnelles devront être finalisées. Les négociations en cours entre les pays signataires portent sur la détermination de la liste des produits devant être libéralisés ou exclus. Les concessions tarifaires, les obstacles non-tarifaires et les modalités de paiement et de règlement figurent parmi les sujets de discussion. La deuxième phase des négociations, concernant « la politique de concurrence, l’investissement et les droits de propriété intellectuelle », sera lancée prochainement et devrait prendre fin en juin 2020.

L’Afrique jette les fondements de son développement
Au total, 52 pays sur les 55 que compte l'Union africaine ont signé l'accord et 24 pays l'ont ratifié. (Photo : AFP)

La décision finale au sujet du pays qui va abriter le siège du secrétariat exécutif de la ZLECA sera également prise lors du sommet du 7 juillet prochain à Niamey. L’Egypte, le Ghana, le Sénégal, Estwatini (ex-Swaziland), l’Ethiopie, et le Kenya ont présenté leur candidature pour accueillir le secrétariat. Alaa Al-Askary, professeur d’économie régionale à l’Université du Caire, estime que l’Egypte est le grand favori puisqu’elle possède « beaucoup d’avantages économiques, logistiques et sécuritaires pour accueillir le siège de ce nouvel organisme de l’UA ». Selon Al-Askary, le rôle axial de l’Egypte dans le continent ne cesse d’accroître. « L’accélération de la mise en oeuvre de la ZLECA se trouve actuellement en tête des priorités de la présidence de l’Egypte de l’Union africaine. En outre, le gouvernement égyptien s’est engagé à réaliser de nombreux projets de connexion régionale pour faciliter les échanges intra-africains, comme l’autoroute reliant Le Caire au Cap, qui est en voie d’achèvement », explique Al-Askarky. Sur le plan sécuritaire, le Mistral égyptien, déployé en mer Rouge, a réussi à contrôler le phénomène de la piraterie maritime dans la Corne de l’Afrique, qui était une grande menace pour le transport du commerce africain, ajoute le spécialiste.

Sur le plan économique, l’Egypte, l’une des plus grandes économies africaines ayant ratifié l’accord, est classée selon plusieurs rapports comme la première destination pour les investissements en Afrique en 2019. « L’Egypte est prête à mobiliser toutes ses ressources humaines et techniques afin de rendre l’Afrique plus attractive pour les investissements directs étrangers et l’intégrer davantage dans les chaînes de valeur régionales et internationales », a déclaré Amr Nassar, ministre du Commerce et de l’Industrie.

Opportunités et défis

En fait, l’élimination des douanes entre les pays membres apportera de nombreux bénéfices et consolidera les économies africaines, y compris égyptienne. Selon Howeida Abdel-Azim, la mise en place de la ZLECA va accélérer l’industrialisation du continent et réduire l’exploitation de ses matières premières par les puissances internationales. Brookings Institutions estime que lorsque les pays africains feront du commerce entre eux, ils seront plus susceptibles d’échanger des produits manufacturés de plus grande valeur. En effet, la grande majorité des exportations africaines sont des matières premières. Environ 76 % des exportations africaines proviennent des ressources extractives.

Malgré les opportunités, il reste encore d’importants défis à surmonter pour garantir que la zone de libre-échange africaine soit « un bloc cohérent et harmonieux », explique Howeïda Abdel-Azim. Selon l’UA, pour tirer pleinement profit des avantages de la ZLECA, il est indispensable pour chaque pays signataire d’élaborer « une stratégie ZLECA ».

Il s’agit d’une stratégie complémentaire à la politique commerciale plus large de chaque Etat qui identifie les principales possibilités commerciales, les contraintes et les mesures requises pour tirer pleinement parti du marché de l’Afrique continentale.

Le développement des infrastructures dans le domaine des transports devrait être aussi une priorité de premier plan au même titre que la suppression des barrières douanières.

« La ZELCA doit assurer la réalisation d’une intégration régionale dans ses deux dimensions horizontale et verticale, et ce, en développant à la fois les capacités productives et les infrastructures des pays membres », explique Abdel-Azim. Il reste un défi de taille : comment garantir une distribution équitable des bénéfices entre les économies fortes et les économies faibles qui pourraient être impactées par cette libéralisation des échanges en Afrique ?

A cet égard, Howeida Abdel-Azim pense qu’il faudra mettre en oeuvre des mécanismes de compensation et d’ajustement pour « réduire le coût de cette transformation pour les économies des pays les moins développés ».

« Le géant qu’est l’Afrique ne peut pas se réveiller si le continent est divisé.

Il faut hâter le pas, car la compétition internationale ne laisse aucune place aux faibles », conclut Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’Union africaine.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique