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Deux confessions, plusieurs dynamiques

Mavie Maher, Mardi, 02 juillet 2013

Dans le monde arabe, les musulmans majoritaires sont divisés entre sunnites (80 %) et chiites (15 %). Les premiers craignent un « arc chiite » allant du Liban à l’Iran, en passant par l’Iraq. L’Arabie saoudite, l’Egypte et la Jordanie constituent un « triangle sunnite » qui lui fait bloc.

Iraq

Les deux principales communautés musulmanes sont les chiites, majoritaires avec 55 % de la population, et les sunnites, qui représentent 20 % à parité avec les kurdes. La violence entre ces deux communautés est le résultat de siècles de domination au sein des institutions de la minorité sunnite, depuis l’époque ottomane jusqu’à la fin du régime de Saddam Hussein. Les arabes d’Iraq sont en majorité originaires de tribus sunnites qui ont émigré depuis la péninsule arabique et se sont sédentarisées. Ces tribus sont devenues des relais locaux de l’Empire ottoman.

En 1920, les Anglais ont compté sur cette élite. Le système, malgré les révoltes et les révolutions successives, a toujours maintenu le monopole du pouvoir, notamment militaire, entre les mains des sunnites. Les chiites, eux, se sont rattrapés dans le domaine économique. Actuellement, le processus politique a aggravé la situation : on a confondu majorité démographique avec majorité démocratique. Les chiites votent pour les chiites. Les sunnites, d’abord exclus, ont ensuite voté pour une liste sunnite. Les échanges n’existent pas. A noter que malgré les tensions historiques entre sunnites et chiites, la guerre confessionnelle qui a ravagé l’Iraq entre 2005 et 2008 était un phénomène totalement nouveau.

Bahreïn

Sur les 1,2 million d’habitants de Bahreïn, 70 % des musulmans (qui représentent plus de 80 % de la population) sont chiites et 30 % sont sunnites. La famille régnante du roi Hamad bin Issa Al Khalifa est sunnite. Depuis de nombreuses années, les deux groupes cohabitent ensemble. Mais en février 2011, inspirés par les révoltes du Printemps arabe, des dizaines de milliers de Bahreïnis envahissent les rues. Au début, chiites et sunnites faisaient partie de l’opposition, unis dans leurs revendications pour une réforme démocratique. Mais graduellement, des divisions à base confessionnelle sont apparues. Les sunnites craignent une prise de contrôle chiite et le gouvernement pense que les chiites sont déterminés à créer un Etat religieux dans le style iranien. La majorité chiite se sent discriminée en matière d’emploi dans l’administration, de services sociaux et publics. La population chiite s’inquiète également de la politique du gouvernement qui accorde à des sunnites étrangers, souvent des Jordaniens et des Iraqiens, la nationalité bahreïnie.

Arabie Saoudite

Il n’existe aucune statistique précise sur le nombre de chiites saoudiens, mais on peut les estimer autour de 2,5 % de la population alors que plus de 97 % sont sunnites. Ces deux dernières décennies, les relations entre le gouvernement saoudien et les citoyens chiites se sont sensiblement améliorées. Mais les chiites parlent quand même d’une politique de ségrégation représentée par le dénigrement de leurs droits essentiels, comme le droit de culte, d’expression et de publication, ainsi que certains droits civils, comme l’accès aux postes de cadres supérieurs dans la fonction publique. Ainsi, depuis la création du Royaume en 1932, un seul chiite a pu parvenir au poste de directeur de cabinet adjoint dans un ministère, puis à celui d’ambassadeur.

Depuis la révolution iranienne en 1979, les rapports entre les chiites et le gouvernement saoudien sont marqués par un manque de confiance qui rend ces relations conflictuelles. L’école officielle saoudienne (wahhabisme) estime qu’il est du devoir de l’Etat de lutter contre toute croyance ou phénomène contraire à la vraie religion dans la société. L’inquiétude vis-à-vis de l’expansionnisme iranien est une autre cause de méfiance envers la communauté chiite saoudienne.

Emirats arabes unis

Les chiites de ce pays représentent un exemple d’intégration sociale. Le principe de citoyenneté est la base de leur comportement social. Ils placent l’appartenance à leur pays avant leur appartenance confessionnelle. Les sunnites représentent 87 % de la population, tandis que les chiites constituent à peu près le reste de la population et pratiquent leurs rites religieux librement sans discrimination. La présence chiite aux Emirats remonte au XIXe, siècle quand les chiites de Bahreïn et d’Arabie saoudite ont commencé à y émigrer. Leurs mosquées sont considérées comme des propriétés privées et ne reçoivent pas de supports financiers de l’Etat.

Koweït

Les estimations du nombre de chiites s’accordent sur une moyenne de 25 % des habitants, alors que le trois-quarts des Koweïtiens (environ 79 %) sont sunnites. Les chiites du Koweït sont répartis sur le plan ethnique en deux groupes, selon leur origine iranienne ou arabe. Les chiites d’origine persane ont des ancêtres vivant en Iran, tandis que ceux d’ascendance arabe proviennent de l’est de l’Arabie saoudite, du Bahreïn, ou du sud de l’Iraq. Les chiites sont globalement bien intégrés et les grandes dynasties marchandes viennent majoritairement de cette communauté. Elle compte 9 députés sur 50 et occupe des fonctions gouvernementales ou des postes de direction dans l’administration.

Mais des tensions entre chiites et sunnites ont récemment éclaté en raison de désaccords en matière de politique étrangère. Ainsi, les députés chiites ont manifesté leur soutien à la population bahreïnie, des sunnites sécularistes se sont joints à eux, et ont menacé le premier ministre d’une motion de défiance si l’armée koweïtienne se joignait au contingent du « Bouclier de la Péninsule » envoyé par l’Arabie saoudite à Bahreïn pour contrer le soulèvement chiite. D’autre part, les députés sunnites reprochaient aux chiites de soutenir la contestation à Bahreïn, et de demeurer silencieux face à la situation en Syrie et en Iran, où des protestataires sunnites ont été tués l

Liban

La communauté chiite a officiellement été reconnue en 1926. Les chiites représentent 25 % de la population et les sunnites 22 %, le reste est composé de chrétiens et de druzes. Les chiites habitaient les régions nouvellement rattachées au Petit Liban. Ces régions périphériques se caractérisent, comparés à Beyrouth et aux montagnes avoisinantes, par leur sous-développement économique, social et culturel. Du fait de sa composition pluriconfessionnelle, le Liban est doté d’un système politique fondé sur une répartition du pouvoir proportionnelle au poids de chaque communauté religieuse. A la marginalisation socio-économique de la communauté chiite s’est ainsi ajoutée la marginalisation politique. Au début des années 1970, une milice armée, Amal, voit le jour en secret sous l’égide de l’imam Moussa Sadr et va permettre d’organiser le sous-prolétariat chiite. Ce mouvement et la politique de son guide vont contribuer à encourager l’éveil communautaire de la population chiite et faciliteront l’émergence du Hezbollah en 1983.

Selon une dernière modification politique apportée par l’accord de Taëf en 1986, le président de la République doit obligatoirement être chrétien maronite. Le premier ministre, lui, doit être musulman sunnite, alors que le président de l’Assemblée nationale doit être chiite. L’Assemblée nationale comporte 128 sièges, répartis entre chrétiens et musulmans, élus au suffrage universel direct selon un système électoral complexe et « segmenté par la religion ». Des conflits sanglants entre sunnites et chiites ont éclaté au Liban : 12 militaires ont été tués la semaine dernière lors d’affrontements dans une grande ville portuaire du sud, après une attaque contre un barrage de l’armée par des partisans de cheikh Ahmad Al-Assir, un cheikh radical sunnite connu pour son hostilité à l’égard du Hezbollah chiite qui combat aux côtés du régime syrien.

Syrie

Les sunnites représentent 73 % de la population et les chiites 13 %, en très grande majorité des alaouites. Le président Al-Assad fait partie de cette minorité chiite alaouite. L’affrontement social en Syrie dans le contexte du Printemps arabe, a évolué en guerre religieuse opposant majorité sunnite et minorité alaouite. Au début, il s’agissait d’une protestation contre le régime dictatorial corrompu, par une population lassée des mauvaises conditions de vie. Dans la mesure où la majorité de la population est sunnite, cette contestation s’est muée en un affrontement avec la minorité alaouite tenant le régime. Puis, la révolte a pris une dimension religieuse et les affrontements sont devenus communautaires. A l’automne 2011, dans la ville de Homs, les rebelles syriens, quasiment à 100 % sunnites, ont attaqué les quartiers alaouites pour expulser ses habitants d’une ville qu’ils considèrent comme sunnite. Aujourd’hui, le conflit revêt une forme confessionnelle.

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