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Iran-Etats-Unis : Jeux de pression maximale

Aliaa Al-Korachi, Mardi, 14 mai 2019

Escalade verbale et démonstration de force militaire, un an après le retrait du président américain Donald Trump de l’accord sur le nucléaire iranien, la tension est à son comble entre Téhéran et Washington. Le risque d’une confrontation est à prendre au sérieux.

Iran-Etats-Unis : Jeux de pression maximale
(Photo : Reuters)

Les bruits de bottes commencent à se faire entendre. Le déploiement militaire américain se poursuit au Moyen-Orient. Le 10 mai, le Pentagone a envoyé le navire de guerre l’USS Arlington, ayant à son bord des Marines, une batterie de missiles Patriot, des véhicules amphibies ainsi que des équipements conventionnels de débarquement et des hélicoptères, pour « faire face aux menaces d’attaques imminentes attribuées à l’Iran ». En fait, ces équipements s’ajoutent à ceux du groupe de frappe du porte-avions USS Abraham Lincoln et au détachement spécial de bombardiers B52 et des systèmes de défense anti-missile déjà déployés le 8 mai dans le Golfe. Pour John Bolton, le conseiller à la sécurité nationale, ce faucon de la Maison Blanche qui n’a cessé de prôner des frappes contre l’Iran, ce renforcement militaire n’est qu’« un message clair et sans équivoque au régime iranien. Les Etats-Unis ne cherchent pas la guerre avec le régime iranien, mais nous sommes totalement préparés à répondre de manière implacable à toute attaque contre les intérêts des Etats-Unis ou de nos alliés ». Selon Mohamed Mohsen Aboul-Nour, spécialiste des affaires iraniennes, le feu vert donné par le Pentagone pour l’envoi de tels équipements militaires dans la région du Golfe reflète un nouveau consensus dans les sphères militaire et politique américaines vis-à-vis de l’Iran.

Côté iranien, Téhéran utilise une rhétorique de plus en plus guerrière face à Washington. Ce déploiement militaire n’est qu’un acte de « guerre psychologique ». Dans son discours diffusé samedi 11 mai à la télévision, le président Hassan Rohani a appelé les Iraniens à « l’unité et à la cohésion », à un moment de pression sans précédent sur le pays. « Les sanctions américaines sont plus strictes que celles qu’a connues le pays lors de la guerre de huit ans avec l’Iraq », a-t-il ajouté. « Un porte-avions, qui a au moins 40 à 50 appareils et 6 000 hommes à son bord, était pour nous une grave menace par le passé, mais aujourd’hui, les menaces se sont transformées en opportunités pour que l’Iran teste ses capacités de missiles », a mis en garde Amirali Hajizadeh, chef de la division aérospatiale des Gardiens de la Révolution islamique.

En fait, depuis l’entrée en vigueur de la troisième vague des sanctions, début mai, qui vise à réduire à zéro les exportations pétrolières de l’Iran, les menaces de bloquer la navigation commerciale dans le détroit d’Hormuz ne s’interrompent pas. Face à la « pression maximale » économique et militaire exercée par Washington, Téhéran a répliqué en déclarant le 8 mai, juste un an après le retrait de Trump de l’accord, sa décision « de cesser de vendre son uranium enrichi et son eau lourde à l’étranger » tout en donnant un ultimatum de 60 jours aux autres pays signataires de l’accord, notamment les Européens, pour « rendre opérationnels leurs engagements ».

Les Gardiens de la révolution, qui font partie de l’armée iranienne, étaient aussi dans le viseur américain. Le 8 avril, Washington a inscrit les Pasdarans sur sa liste noire des organisations terroristes. L’Iran a immédiatement réagi en qualifiant à son tour le commandement militaire américain dans la région, le Centcom, et toutes ses forces stationnées dans le Golfe, au Moyen-Orient, mais aussi en Afghanistan et en Asie centrale des « éléments terroristes ». Selon Dalal Mahmoud, experte dans les affaires iraniennes, la décision américaine a renforcé le poids des Gardiens de la révolution sur la scène politique iranienne (voir page 4). La nomination de Hossein Salami, ancien vétéran de la guerre Iran-Iraq en tant que nouveau commandant des Gardiens de la révolution, représente également, selon l’experte, un tournant dans la politique iranienne et le début d’une nouvelle phase d’affrontement.

Plusieurs signaux dangereux

Selon Aboul-Nour, « la voix de la ligne dure est aujourd’hui la plus haute en Iran. Le refus ferme à l’invitation de Trump au dialogue, émis par les Pasdarans et non pas par le ministère iranien des Affaires étrangères, indique que c’est le corps des Gardiens de la révolution qui détient désormais les clés de la décision diplomatique et militaire en Iran ». « Il n’y aura pas de discussions avec les Américains et ceux-ci n’oseront jamais lancer une action militaire contre nous », a déclaré le général Yadollah Javani, chef du bureau politique des Gardiens de la révolution.

Autre signe dangereux, l’eau du Golfe a été troublée, dimanche 12 mai, après que 4 navires commerciaux avaient été victimes d’« opérations de sabotage », à l’est du port de Fujaïrah des Emirats. Bien que les Emirats arabes unis n’aient pas directement imputé à l’Iran le sabotage allégué, cet incident intervient quelques jours seulement après que l’administration maritime des Etats-Unis a averti que « l’Iran et/ou ses mandataires régionaux pourraient agir contre les intérêts des Etats-Unis et de leurs partenaires, y compris l’infrastructure d’extraction de pétrole dans la région ».

Vers où se dirige donc cette tension qui monte crescendo ? Est-on à la veille d’un possible conflit ouvert entre l’Iran et les Etats-Unis ? Amr Abdel-Ati, spécialiste des affaires américaines, pense que ni Washington, ni Téhéran ne veulent d’un nouveau conflit au Moyen-Orient. « Les Etats-Unis entendent, à travers cette démonstration de force militaire dans le Golfe, envoyer un message de dissuasion à Téhéran pour l’avertir que cette fois-ci, les représailles américaines à tout acte hostile envers ses intérêts dans la région ne toucheront pas uniquement ses bras régionaux, mais c’est le régime islamique lui-même qui paiera directement la facture », dit Abdel-Ati, qui exclut l’option d’une confrontation militaire directe « du moins sur le court terme ». Pourtant, selon le spécialiste, même si Téhéran et Washington ne veulent pas entrer dans un conflit armé, « le jeu de pression maximale adopté par les faucons anti-Iran de la Maison Blanche et les conservateurs iraniens accroît les risques d’un accrochage entre les deux pays ».

Trois scénarios

Selon Aboul-Nour, trois scénarios sont donc possibles. Le premier est que l’Iran « fasse preuve de retenue » face aux provocations américaines. Ce scénario suppose que Téhéran ne donnerait pas à Washington la chance d’atteindre l’objectif principal des sanctions, qui vise à pousser l’Iran à commettre une des deux fautes stratégiques : le retrait du programme nucléaire ou la fermeture du détroit d’Hormuz. « L’essentiel des sanctions américaines ne vise pas seulement à étouffer l’économie de Téhéran mais aussi à créer un état de discorde au sein des élites politiques iraniennes quant aux options stratégiques iraniennes prises face aux Etats-Unis », explique Aboul-Nour. Le second scénario qui est le plus probable, comme ajoute Aboul-Nour, c’est celui du « ni guerre, ni négociations ». « Ce scénario prévoit que l’escalade actuelle continue sans pour autant dégénérer en un conflit armé, même limité, et ce, pour de nombreuses raisons parmi lesquelles figure la non-volonté américaine d’ouvrir un nouveau front du conflit dans la région du Moyen-Orient. Se diriger vers l’Est est la nouvelle stratégie américaine qui exige le retrait progressif des troupes américaines de la région vers l’Asie du Sud-Est afin de faire face à l’influence croissante de la Chine », souligne Aboul-Nour. Quant au dernier scénario, le pire, est que la situation dégénère. Selon l’analyste, dans ce cas, la moindre opération militaire, même très limitée, contre les intérêts américains, pourrait faire bouger rapidement le viseur des équipements de guerre américains, qui sont dans un état d’alerte maximal dans le Golfe, vers Téhéran. Et dans ce cas, les alliés régionaux de l’Iran, enracinés dans plusieurs pays arabes, ne tarderaient pas à riposter. Un tel scénario, selon Aboul-Nour, risque d’avoir « un effet déstabilisateur » sur toute la région.

Bref, « capituler, attendre ou résister, le régime iranien actuel se trouve face aux choix les plus difficiles depuis son arrivée au pouvoir », conclut Abdel-Ati.

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