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Ils ont porté la voix du peuple

May Sélim, Mardi, 12 mars 2019

Les artistes et les intellectuels ont fait partie intégrante des événements de 1919. Leurs mots ont enflammé les foules, donnant à leurs oeuvres un véritable essor. Coup de projecteur sur le rôle de ces témoins de la révolution.

Ils ont porté la voix du peuple

Mounira Al-Mahdiya, la sultane

Mounira Al-Mahdiya, la sultane

Chal al-hamam, Hat Al-Hamam, Men Masr Al-Saïda lel Soudan, Zaghloul wa Qalbi mal loh, Endahlo Lama AhtagIlleih (les pigeons s’envolent, les pigeons se posent sur le sol. l’Egypte entière jubile jusqu’au Soudan. Zaghloul c’est l’élu de mon coeur, il vient toujours à mon secours). « La Sutlane de latranse », Mounira Al-Mahdiya (1885-1965) chantait ces mots en 1919.

Cette chanson était presqueun hymne national répandu auxquatre coins de l’Egypte, faisant l’éloge du leader Saad Zaghloul, l’amoureux du pays. Mouniraa joué un rôle inoubliable durant la révolution, alors que d’autres chanteurs souffraient de l’intransigeance des Anglais qui fermaient les cafés-théâtreset interdisaient de prononcer le nom de Saad Zaghloul. SeuleMounira Al-Mahdiya continuait à gérer son café artistique Nozhat Al-Nofous (promenade des âmes) à Ezbékieh. Personne n’osaits’approcher de cette dame à poigne, qui avait des contacts avecles hautes sphères du pouvoir. Elle en a profité pour présenter des chansons patriotiques, réclamant l’indépendance. Et a également chanté la vie des paysans et des plus pauvres.

De plus, sa maison flottante était un lieu de rencontre privilégié,réunissant tout le beau monde : politiciens, intellectuels, hommesd’affaires, etc. Parfois, le gouvernement de Hussein Rochdi seréunissait chez elle, lorsque les Britanniques ont interdit toutrassemblement. La veille de la Révolution de 1919, le cabinetministériel était présent dans la maison d’Al-Mahdiya pour déciderdes futures démarches.

Hassan Fayeq, l’agitateur des foules

Hassan Fayeq, l’agitateur des foules

Son éclat de rire était très particulier. Et son visage avait quelquechose de juvénile, semant l’humour là où il allait. C’est HassanFayeq (1898-1980), le comédien qui s’est fait remarquer dans desseconds rôles. Fayeq était l’undes « soldats inconnus » de la Révolution de 1919. Il multipliaitles sketchs et les monologues quiridiculisaient le colonialisme etl’occupation britannique et incitaient à l’insurrection. Les manifestants le portaient souvent sur leurs épaules en parcourant les rues. Ainsi, il enflammait les foules par ses sketches hilarants. Lorsque Fayeq est tombé malade, Saad Zaghloul lui a envoyé un message depuis son exil, lui souhaitant de se rétablir vite pourse rejoindre aux manifestants.

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Sayed Darwich, le chantre de la révolution

Sayed Darwich, le chantre de la révolution

Considéré comme le père de la musique égyptienne contemporaine, Sayed Darwich(1892-1923) aboule versé le théâtre lyrique, lancé au début du XXe siècle par le Cheikh Salama Hégazi. Grâce à lui, la musique arabe a connu un véritable essor, alliant paroles simples et rythmes folkloriques. Il composait et chantait lui-même ses chansons patriotiques, en signait parfois les paroles, et défendait les droits des Egyptiens à l’indépendance. Parfois aussi, il collaborait avec son ami le parolier et dramaturge Badie Khaïri, afin de créer des chansons qui portaient en elle sune critique acerbe des forces britanniques et qui incitaient le peuple à la révolte.

Pendant la Révolution de 1919, Darwicha fait office de vox populi. Il soutenaitcorps et âme le leader Saad Zaghloul et seschansons envahissaient le pays, appelant au retour d’exil de Zaghloul. Il s’agit dechansons comme Ya Balah Zaghloul (ôles dattes Zaghloul sont les meilleures,faisant un jeu de mots à partir d’un genre dedattes rouges), Salma ya Salama (enfin bonretour), Khod Al-Bezza wa Eskot (prends lesein de maman et dors), Saadéna Amalna (notre Saad est notre espoir), et d’autres. Le peuple répétait ses chansons, les connaissant par coeur et personne ne pouvait arrêter ses refrains qui circulaient dans toute l’Egypte.

Le jour du retour de Saad Zaghloul de sonexil, en 1923, Sayed Darwich a lancé unenouvelle chanson pour l’accueillir. Il s’agitde Béladi Béladi (patrie, ô ma patrie),devenu plus tard l’hymne national du pays.

Mais, malheureusement, l’artiste s’est éteintle jour même, à l’âge de 31 ans.

Rose Al-Youssef, la force tranquille

Rose Al-Youssef, la force tranquille

Rose al-youssef (1898-1958) n’avait guère imaginé s’impliquerautant dans la vie politique. Elle était déjà une comédienne dethéâtre assez connue à l’époque.

En suivant les événements encours, elle est devenue une figureemblématique de la vie culturelleet politique, pendant l’entredeux-guerres. Et ce, avant mêmede fonder la revue qui porte sonnom depuis sa création en 1925et jusqu’à aujourd’hui.

Après l’exil de Saad Zaghloulen 1919, les manifestations nese sont pas arrêtées, réclamantl’indépendance et le retourde Zaghloul. Les artistes ontdécidé d’organiser eux aussi desmanifestations. A l’heure et aujour convenus, toutes les troupes de théâtre étaient réunies à la placede l’Opéra, devant l’hôtel Continental, y compris les vedettes, lesdramaturges et les metteurs en scène, dont Abdel-Rahman Rochdi,Aziz Eïd, Naguib Al-Rihani, Zaki Toulaymat, Mohamad Abdel-Qouddous ou Mohamad Taymour. Certains ont décidé de porterles costumes de personnages historiques, à valeur symbolique. Lesdeux jeunes comédiennes qui se sont jointes aux foules étaient Rose Al Youssef et Mary Ibrahim. Elles étaient assises dans un cabriolet, un drapeau en main, à côté du directeur du théâtre Brentania et du rédacteur en chef d’Al-Ahram Abdel-Halim Ghamraoui. Les soldats britanniques ont tiré sur les manifestants. Depuis, Rose Al-Youssef n’a plus quitté la scène politique.

Amina Rizq, l’enfant rebelle

Amina Rizq, l’enfant rebelle

La comédienne égyptienne Amina Rizq (1910-2003) était encoreune élève à l’école des filles de Tanta lorsque la Révolution a éclaté.

Dans son témoignage écrit Moi et laRévolution de 1919, publié dans la revue hebdomadaire Al-Kawkab, elle expliquait comment elle participaità la révolution dans un esprit trèsenfantin. Elle était brillante à l’école.

Lorsque l’un de ses professeurs, le Cheikh Hosni, a fait un discourspolitique devant les étudiantes, prise d’enthousiasme, Amina Rizq n’a pascompris un mot, mais a vivement applaudi à la fin, répétant après lui :Vive l’Egypte ! Vive l’Egypte ! « Ensuite, nous sommes sortis dans les rues de Tanta, répétant les slogans du Cheikh Hosni. En racontant cela à ma mère, elle m’a répondu, les larmesaux yeux : la Révolution s’est emparée de toute l’Egypte », racontait la comédienne, qui a continué de jouer jusqu’à la fin de ses jours.

Quelques jours plus tard, le directeur de l’école a demandé aux élèvesde quitter la classe pour aller rejoindre les étudiants qui manifestaient àla mosquée d’Al-Ahmadi à Tanta. « J’ai devancé les autres élèves de maclasse, en répétant une chanson patriotique que Cheikh Hosni m’avaitapprise. Et tout le monde répétait derrière moi ».

Mahmoud Mokhtar, le sculpteur de la villageoise

Mahmoud Mokhtar, le sculpteur de la villageoise

Le sculpteur Mahmoud Mokhtar (1891-1934) a renoué avec la tradition pharaonique en taillant des pierres nobles. Ils’inspirait de thèmes purement égyptiens et puisait ses sujets et ses personnages dans les milieux sociaux qu’il a connus.

Et ce, tout en respectant les valeurs esthétiques de l’Egypte ancienne et les normes dela sculpture européenne, surtout celles de l’école française. En 1919, Mokhtar avait àpeine 28 ans et étudiait les beaux-arts à Paris. Il avait formé, avec d’autres étudiants égyptiens, un mouvement visant à soutenir la révolution, sous l’appellation « Associationégyptienne », qui a accompagné la délégation égyptienne présidée par Saad Zaghloul, plaidant la cause de l’indépendance de l’Egypte à Paris.

Mokhtar a voulu ensuite donner corps à l’esprit révolutionnaire et a sculpté la statue Nahdet Misr (la renaissance de l’Egypte), installée aujourd’hui en face de l’Université du Caire. La statue représente une paysanne (donc l’Egypte) qui s’appuie sur le Sphinx. Son objectif était de faire le lien entre la renaissance moderne du pays et son héritage antique. La version finale de cette statue a pris beaucoup de temps, à défaut d’argent. Certains membresdu parti Wafd, qui avaient vu une première version de l’oeuvre, ont fait une souscription publique, afin de financer la statue en fabrication. Finalement, le gouvernement égyptien a fourni le reste de l’argent nécessaire et la statue a vu le jour le 20 mai 1928.

1919 sur grand écran

1919 sur grand écran
Fahmi, le révolutionnaire, dans Entre deux palais, de Hassan Al-Imam.

Il n’y a pas de grands films égyptiens qui ont abordé de manière détaillée la Révolution de 1919. Dans la mémoire collective, seuls quelques titres avec delongues séquences sur cette révolution ont été retenus. Parmi eux, citons : Bein Al-Qasrein (entre deux palais), réalisépar Hassan Al-Imam en 1964, d’après l’oeuvre éponyme de Naguib Mahfouz,le court métrage d’Ahmad Badrakhan Moustapha Kamel, diffusé en 1952 et qui s’ouvre sur les événements de la Révolution de 1919 pour ensuite opérerde nombreux flash-backs et aborderla vie du leader patriotique Moustapha Kamel, Sayed Darwich, réalisé encore par Badra khan en 1966, et Al-Batal (le héros), réalisé beaucoup plus tard, en 1997, par Magdi Ahmad Ali.

Dans les premières tentatives de lacréation cinématographique en Egypte,on retrouve quelques allusions directes à la Révolution de 1919. C’est le cas,par exemple, dans le film muet Barsoum Yabhass an Wazifa (Barsoum rechercheun travail), réalisé par Mohamad Bayoumien 1923. Dans ce film, la photo de Saad Zaghloul est présente dans quasiment toutes les scènes. Le rôle de ce dernier est bien mis en relief, notamment par l’intermédiaire des graffitis et des slogans qui se détachent sur les murs des maisons. Le poids de la révolution est encore frais dans les mémoires, lesimages de l’époque en témoignent.

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