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A Hébron, les colons dictent leur loi

Samar Al-Gamal, Mardi, 05 mars 2019

25 ans après le massacre d’Hébron, qui a fait 29 morts et 125 blessés parmi les Palestiniens, la ville fait l'objet, tout comme Jérusalem, d'un plan de judaïsation aux dimensions démesurées.

A Hébron, les colons dictent leur loi
Le massacre d'Hébron de 1994 a permis à Israël de prendre entièrement le contrôle des lieux.

Armé d’un fusil-mitrailleur et vêtu de son uniforme de l’armée israé­lienne, il pénètre dans la mosquée du Caveau des Patriarches à Hébron, massacre 29 musulmans et en blesse 125 autres, alors qu’ils étaient en train de prier un vendredi du mois sacré du Ramadan. C’était il y a exactement 25 ans. Baruch Goldstein, un terroriste israélien, médecin, né aux Etats-Unis, refusait de fournir une assis­tance médicale aux non-juifs. Le massacre d’Hébron de 1994 déclenche des émeutes dans tous les Territoires palestiniens occupés et permet à Israël de prendre entièrement le contrôle des lieux. Nous étions dans la foulée des accords d’Oslo et les Palestiniens espé­raient établir leur Etat dans les frontières de la guerre de 1967. Très tôt, au lendemain de cette guerre qui a permis à Israël d’occuper presque l’ensemble des Territoires palestiniens, les dirigeants israéliens dévoilaient leur intention de s’emparer de l’ensemble de la Palestine.

Prenant la parole à l’occasion d’une ren­contre avec des immigrants de l’Union sovié­tique qui a eu lieu dans le Golan syrien occu­pé, la première ministre, Golda Meïr, disait : « La frontière se trouve là où habitent des juifs, et non pas sur un tracé de carte » (Maariv, le 26 septembre 1971). Quant au ministre de la Défense, le général Moshe Dayan, il a, à plusieurs reprises, affirmé que les nouvelles colonies dans les territoires occupés ressemblaient aux arbres enracinés dans la terre et non pas à des pots de fleurs que l’on pourrait transférer d’un endroit à l’autre. Il a affirmé : « En tout endroit où nous établis­sons un point d’habitation, nous n’abandon­nerons ni ce point, ni l’endroit lui-même » (Haaretz, 19 septembre 1971). Et c’est fait. La colonisation juive dans les Territoires palesti­niens est à ce jour loin d’être réversible. Et pour résumer, rappelons l’intervention de François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations-Unies devant le Conseil de sécurité en octobre 2016. « Expansion des colonies au-delà de la ligne verte, y compris à Jérusalem-Est, quasi-annexion de la zone C, transferts forcés de populations, démolitions d’habitations et de structures palestiniennes, restrictions aux accès et mouvements, construction du mur au-delà de la ligne de 1967. L’Etat d’Israël appuie cette politique de grignotage des Territoires palestiniens, en mettant à la dispo­sition de la population des services publics, en encourageant les activités économiques, le tourisme, en appuyant des initiatives indivi­duelles, et en approuvant rétroactivement des constructions non autorisées. Cette politique met en péril la perspective d’un Etat palesti­nien viable, qui est le meilleur gage de la sécurité d’Israël », déclare-t-il.

Multiplication des colonies

En effet, depuis les accords d’Oslo en 1993, le nombre de colons en terres palestiniennes a plus que doublé, passant de 230 000 à 490 000. L’expansion et le peuplement des colonies sont tels que 80 % des ressources en eau des Territoires palestiniens sont captées par les colonies juives qui, à leur tour, sont reliées entre elles par un réseau de routes réservées aux colons et interdites aux Palestiniens. L’objectif du mur construit dans les Territoires palestiniens depuis 2003 est de permettre leur expansion. Hébron n’échappe pas à la règle. La ville abrite une population de 200 000 Palestiniens et de quelques centaines de colons israéliens, retranchés dans une enclave protégée par 2 000 soldats près du lieu saint.

A Hébron, les colons dictent leur loi
Le nombre des colons est passé de 23 000 à 490 000 de 1993 à 2019. (Photo : AFP)

Peu après le massacre et depuis les accords de redéploiement signés en 1997, la ville a été divi­sée en deux territoires. La zone H1, représentant 80 % du territoire, est administrée par l’Autorité palestinienne où vit la grande majorité des Palestiniens, environ 120 000. L’armée israé­lienne contrôle la sécurité des 20 % restants avec un contrôle civil de l’Autorité palestinienne de ladite zone H2 où vivent 40 000 Palestiniens, et les 800 colons juifs qui, de facto, ont entière­ment une mainmise sur l’ensemble de la vieille ville et la plus grande partie de la mosquée, poussant les Palestiniens à quitter la zone H2 pour s’installer en zone H1. Les fidèles musul­mans n'ont pas de libre accès aux lieux saints, et doivent passer par le contrôle de Tsaal qui a mis en place des dizaines de barrages et de portiques électroniques dans ses environs et ferme les portes de la mosquée durant l’ensemble des fêtes juives. « La vieille ville s’est vidée peu à peu de ses habitants, certains ayant été chassés par les attaques et les provocations répétées de colons armés et protégés par l’armée israé­lienne », raconte le spécialiste de l’histoire coloniale, Alain Ruscio, dans son témoignage publié par Le Monde Diplomatique en mars 2018.

Les intenses activités de colonisation en cours dans la ville occupée confirment la politique délibérée d’Israël visant à la vider de ses habi­tants arabes et à la judaïser à l’instar de Jérusalem. Hébron reste la deuxième zone la plus ciblée par les colonies juives illégales après la Ville Sainte. « Tout ce qui est palestinien à Jérusalem est la cible de l’occupation israé­lienne », a déclaré, le 29 janvier, Atallah Hanna, archevêque de Jérusalem de l’Eglise orthodoxe grecque, lors d’une réunion avec une délégation de l’Organisation d’aide médicale Médecins sans frontières. C’est le cas à Hébron, et c’est peut-être précisément pour cette raison que le gouvernement israélien a récemment annoncé un nouveau plan de construction visant le coeur d’Hébron, afin de relier les colonies construites à travers la ville aux nouvelles constructions illégales, même si toutes les colonies juives des Territoires palestiniens occupés, y compris Jérusalem, sont illégales au regard du droit international et des résolutions de l’Onu, qui appellent non seulement aux gels des colonies, mais aussi au démantèlement de celles construites de façon illégale. Le Centre israélien des droits de l’homme dans les Territoires occu­pés comptait jusqu’à la fin de 2017 quelque 250 colonies sur l’ensemble de la Cisjordanie, dont seulement 131 colonies reconnues par le gou­vernement israélien.

Au grand mécontentement d’Israël, l’Unesco a cependant déclaré en 2017 la vieille ville d’Hébron zone protégée du patrimoine mondial en tant que site « d’une valeur universelle exceptionnelle en danger ». L’Unesco a inscrit la vieille ville d’Hébron sur deux listes : celle du patrimoine mondial et celle du patrimoine en péril en tant que « partie intégrante du Territoire palestinien occupé » (voir page 5). Les Palestiniens considèrent ce site comme menacé en raison d’une montée « alarmante » du van­dalisme contre des propriétés palestiniennes dans la vieille ville, qu’ils attribuent aux colons israéliens. C’est d’ailleurs en raison de ce contexte que l’Autorité palestinienne a demandé l’inscription d’Hébron au patrimoine mondial en urgence. Israël a riposté, en juillet l’an der­nier, avec une loi à valeur constitutionnelle adoptée par la Knesset définissant Israël comme « l’Etat-nation du peuple juif ».

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