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L’épineuse question des revenants

*Ahmad Kamel Al-Béheiri, Mardi, 26 février 2019

Le devenir des combattants djihadistes et de leurs familles est l'un des grands enjeux de l'après-Daech en Iraq et en Syrie. Le vrai défi consiste à remporter aussi la bataille idéologique sur cette organisation terroriste.

Des combattants attendant d
Des combattants attendant d'être évacués des derniers territoires de Daech près de Baghouz, dans l'est de la Syrie, sous la surveillance des FDS et des forces de l'Onu. *Ahmad Kamel Al-Béheiri

« La victoire sur les djihadistes de Daech est imminente. L’annonce formelle de la fin du califat devrait intervenir la semaine prochaine », a déclaré le président américain Donald Trump, le 6 février, lors de sa réunion avec les membres de la coalition anti-Daech à Washington, pour annoncer la fin prochaine de l’organisation extrémiste. Dans le village de Baghouz, à la frontière syro-iraqienne, la bataille finale contre Daech a sonné. Le dernier bastion de l’organisation extrémiste, un quartier d’environ un demi-km2 où les combattants djihadistes sont assiégés, est sous le feu des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), appuyées par la coalition internationale anti-Daech (voir page 3).

Selon les observateurs, la défaite territoriale de cette organisation terroriste pourrait intervenir à la fin du mois de février 2019, surtout dans ses fiefs en Iraq et en Syrie. Bien que cette annonce soit considérée comme une victoire réelle face à l’une des plus violentes organisations extrémistes au monde, il n’en demeure pas moins qu’elle met le monde devant un certain nombre de défis et de menaces. Elle soulève également des interrogations sur l’après-Daech. L’organisation extrémiste est-elle vraiment vaincu? Quel avenir pour les combattants étrangers de Daech ? Ces épineuses questions ont été soulevées par Trump lorsqu’il a parlé des éléments qui restent de l’organisation. « Ces djihadistes disposent encore de petites poches qui seront de plus en plus petites, mais qui peuvent être dangereuses. Soyez sûrs que nous allons faire tout ce qu’il faut pour vaincre les derniers éléments de l’organisation ». Trump n’a pas pour autant indiqué comment on traiterait le problème d’environ 30 000 combattants, dont 10 000 de nationalités étrangères. Il est question que ces combattants soient rapatriés dans leur pays d’origine.

Cette vague de « revenants » sera différente de celle qu’on a vue au début des années 1990 avec les Afghans. Mais cette fois-ci, leur nombre est plus important, et les dangers sont plus grands. Outre la grande diversité des nationalités de ces combattants, il y a également des idéologies qui se nourrissent les unes des autres et s’entremêlent pour donner lieu à une nouvelle forme d’extrémisme inconnue auparavant dans la région. Et cela soulève des interrogations sur les mécanismes adoptés par les pays arabes pour faire face à cette nouvelle vague de revenants. De même, en Europe, la panique sévit au lendemain des tweets postés par Trump, appelant les pays européens, notamment l’Angleterre, la France et l’Allemagne, à « reprendre plus de 800 combattants de Daech capturés en Syrie, afin de les traduire en justice », avant de leur lancer un ultimatum. « Il n’y a pas d’alternative, car nous serions forcés de les libérer » (voir page 4).

Les scénarios de l’après-Daech

En fait le phénomène des « revenants » est un défi sécuritaire majeur pour les pays de la région, surtout pour l’Egypte, puisqu’il est probable que certains éléments extrémistes actifs sur la scène syrienne se déplacent vers la région du Sahel et du désert de la Libye, et soient alors proches des frontières-ouest de l’Egypte. « Le retour dans leur pays d’origine des combattants étrangers de Daech constitue un risque non négligeable pour la sécurité de la région », a annoncé le président Abdel-Fattah Al-Sissi.

Trois scénarios sont possibles concernant l’après-Daech. Le premier est la « reconstruction de l’organisation terroriste ». En vertu de ce scénario, Daech va reconstruire ses rangs, surtout que la plupart des dirigeants de l’organisation sont encore en vie, en plus de la présence d’un bloc important de combattants en Iraq et en Syrie. La relocalisation dans des zones d’influence alternative est un autre scénario qui peut être envisagé. Daech pourrait se diriger vers des pays comme la Libye, le Yémen ou le Sud de l’Asie, surtout que les filiales de l’organisation sont encore actives dans ces régions, en plus de certains foyers fragiles, comme la région du Waziristan qui se trouve sur les frontières entre l’Afghanistan et le Pakistan.

Or, parcourir ce trajet dépend de la capacité des dirigeants de l’organisation à se déplacer, à s’infiltrer à l’intérieur de ces régions et à assumer la gestion de l’organisation dans ses nouveaux lieux. Quant au troisième scénario, il prévoit le démantèlement de l’organisation et la dispersion de ses éléments. C’est-à-dire l’effritement de Daech et sa reconstitution en de petits groupes dispersés et qui effectueraient des frappes terroristes dans leurs régions respectives, ce qui signifie le retour de l’organisation, mais d’une manière qui manque de cohérence et sous différents noms, avec des attaques terroristes élémentaires ou des opérations suicide.

De multiples défis

Au milieu de ces trois scénarios fondamentaux, on ne peut pas écarter l’éventualité d’un retour des combattants terroristes vers leurs pays d’origine, en particulier les pays de la région arabe, surtout que les combattants arabes formevnt le plus grand contingent parmi les djihadistes. Ce qui met les pays de la région, dont l’Egypte, devant un défi important pendant l’année 2019, à savoir comment gérer le retour de ces éléments extrémistes ? La première option est l’emprisonnement pour contrer les risques de ces revenants. Or, ce choix comporte un fardeau et implique une menace probable pour l’Etat avec 3 défis essentiels : le premier risque est que ces éléments terroristes peuvent attirer un grand nombre de jeunes à l’intérieur des prisons.

Nombre de ressortissants étrangers dans les rangs de Daech en Iraq et en Syrie
Source : Rapport de l’ICSR sur Daech

Ceux-ci peuvent être des criminels ou appartenir à d’autres organisations extrémistes. Comme cela s’est passé quand des éléments appartenant à Daech ou à Al-Qaëda ont attiré des jeunes d’autres groupes extrémistes, tels les Frères musulmans, ou des criminels à l’instar de ce qui s’est passé dans les incidents de l’aéroport de Belgique.

Le deuxième risque concerne la poursuite de l’activité terroriste par les personnes emprisonnées à travers des canaux de contact, depuis l’intérieur des prisons, avec des terroristes et des organisations extrémistes à l’étranger. Ce fut par exemple le cas dans la tentative d’assassinat de l’ancien président égyptien Moubarak, à Addis-Abeba. Durant les investigations, il s’est avéré que des dirigeants de la Gamaa islamiya, détenus dans les prisons égyptiennes, avaient préparé l’assassinat en coordination avec des éléments terroristes à l’étranger.

Le troisième risque est que ces éléments se transforment en bombe à retardement, c’està- dire en danger potentiel. Dans le cas de n’importe quel désordre sécuritaire ou instabilité dans le pays, généralement à la suite de guerres et de révolutions, ces éléments peuvent servir de base essentielle pour des activités terroristes extrêmement dangereuses, comme il s’est passé en Syrie, en Iraq et en Libye.

Enfants de Daech
Le retour des enfants de Daech dans leurs pays d'origine impliquera des programmes de réhabilitation.

De façon générale, la question des revenants a suscité une large polémique dans le monde entier et les avis ont divergé autour des meilleurs moyens pour l’aborder. Il est important de prendre en considération les raisons du retour au pays, car il va de soi que la situation de ceux qui rentrent pour poursuivre le combat diffère de celle des repentis et désespérés qui veulent renoncer à la violence. Les procédures pénales ne seront pas utiles avec ces derniers, car cela pourrait les entraîner dans un engrenage de désespoir et les pousser à retourner vers la violence. Nombreuses sont les alternatives pour traiter avec ce type de repentis, comme les programmes de réhabilitation adaptés aux personnes qui reviennent des organisations terroristes, comme les programmes de soutien psychologique et social qui contribuent efficacement à réintégrer la société. Il faut également aller chercher les profondes motivations qui poussent à la base ces individus à adhérer à une organisation terroriste. Il est important d’y remédier, que ce soit pour des raisons économiques, sociales ou psychologiques. Et ce, afin de garantir qu’ils ne se tournent pas de nouveau vers la violence. L’expérience égyptienne dans l’affaire des revenants d’Afghanistan dans les années 1990 était l’une des plus importantes expériences régionales concernant ce phénomène. Or, le défi persiste et les revenants sont l’une des plus importantes menaces pour la sécurité nationale égyptienne et régionale durant la phase de l’après-effondrement de l’Etat islamique en Syrie et en Iraq.

*Chercheur spécialiste de la sécurité régionale et l’extrémisme violent au CEPS

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