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Egypte-France : Nouvel élan

Chérif Soliman et Aliaa Al-Korachi, Mercredi, 30 janvier 2019

La visite au Caire du président français, Emmanuel Macron, reflète la profondeur des relations franco-égyptiennes. Celles-ci sont basées sur la place particulière qu'occupent les deux pays dans leurs environnements respectifs. Explications.

(Photo: AFP)
Le président Sissi lors de sa rencontre avec son homologue Emmanuel Macron.

Pour ce premier déplacement au Caire, le président français, Emmanuel Macron, était accompagné d’une délégation de haut rang. Le chef de l’Etat français a été reçu, lundi, par le président Abdel-Fattah Al-Sissi au palais d’Al-Ittihadiya. Les deux présidents ont notamment évoqué la lutte antiterroriste et la situation dans la région. Au cours de son séjour de trois jours, Emmanuel Macron a rencontré le grand imam d’Al-Azhar, le cheikh Ahmad Al-Tayeb, et le pape Tawadros II, chef de l’Eglise copte orthodoxe. Il s’est également rendu à Abou-Simbel pour une tournée touristique (voir détails page 3).

La visite de Macron, la première au Caire depuis son accession au pouvoir en mai 2017, reflète une fois de plus la profondeur des relations entre la France et l’Egypte.

Depuis l’arrivée au pouvoir du président Abdel-Fattah Al-Sissi en novembre 2014, ce sont pas moins de six visites présidentielles qui ont eu lieu de part et d’autre, dont trois du président égyptien à Paris. Le président François Hollande avait fait le déplacement en Egypte en 2015 pour l’inauguration du Nouveau Canal de Suez. Et il était revenu en 2016 pour une visite officielle en Egypte. Ceci outre les multiples visites des responsables des deux pays (au moins une vingtaine).

Les relations entre Le Caire et Paris témoignent donc depuis quelques années d’un nouvel élan. Et la visite au Caire du président Macron confirme cet état de fait. « Cette visite est très importante étant donné le rôle de la France dans la région du Proche-Orient. La France est le pays le plus influent de l’Union Européenne (UE) au Proche-Orient après l’Allemagne », souligne Névine Mossaad, professeure de sciences politiques à l’Université du Caire. La France considère l’Egypte comme un acteur-clé pour la stabilité du Proche-Orient. Et réciproquement, l’Egypte a toujours perçu la France comme une puissance qui joue un rôle équilibré et modéré dans la région, comparée notamment aux Etats-Unis.

Facteurs historiques

Mais ce sont avant tout des facteurs historiques et culturels qui ont contribué à cette proximité entre les deux pays. Les relations franco-égyptiennes à l’époque moderne remontent à l’Expédition de Napoléon Bonaparte à la fin du XVIIIe siècle. La France a joué un rôle indéniable dans l’essor qu’a connu l’Egypte au milieu du XIXe siècle. D’abord avec l’ouvrage Description de l’Egypte, un recueil d’observation et de recherche rédigé par les savants de l’Expédition française, et qui a jeté la lumière sur la civilisation égyptienne. Cette oeuvre monumentale a suscité une grande admiration en Europe. Ensuite, avec l’introduction de l’imprimerie en Egypte et la découverte du secret des hiéroglyphes. L’envoi de plusieurs missions scolaires égyptiennes en France sous Mohamad Ali a mis l’Egypte au contact de la civilisation occidentale, et a permis une réflexion sur l’évolution de la civilisation musulmane et sa rencontre avec la modernité. On a vu alors émerger des réformateurs comme Rifaa Al-Tahtawi, dont le souci était de faire profiter l’Egypte de la civilisation occidentale d’une manière compatible avec les principes de l’islam.

Mais outre ces considérations d’ordre historique et culturel, la proximité entre l’Egypte et la France s’explique aujourd’hui surtout par une multitude de facteurs politiques et géostratégiques. « Les deux pays jouent un rôle central dans leurs environnements respectifs. La France joue un rôle primordial au sein de l’UE et l’Egypte joue un rôle semblable en Afrique et au Proche-Orient », explique Ahmed Youssef, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire. Ainsi, lorsque la France a affaire au Proche-Orient, c’est à l’Egypte en premier lieu qu’elle s’adresse. Et réciproquement, lorsque l’Egypte a besoin de l’UE, c’est à la France qu’elle s’adresse. Cette « analogie » a rapproché les deux pays sur de nombreux dossiers. « Que ce soit au niveau de la lutte contre le terrorisme, du dossier libyen ou de la situation en Syrie, les deux pays ont des positions très proches », explique Névine Mossaad.

Lutte contre le terrorisme

La lutte contre le terrorisme est l’un des sujets majeurs de la coopération entre Le Caire et Paris. La France, qui a souffert du terrorisme islamiste à l’époque du FIS algérien, est aujourd’hui encore confrontée à Daech, qui menace de déferler sur l’Europe. Idem pour l’Egypte qui tente de faire barrage à cette organisation terroriste dans la péninsule du Sinaï, mais aussi dans le désert occidental. Dans ce contexte, l’appui de la France aux efforts égyptiens de lutte contre le terrorisme est vital. Le Caire et Paris coopèrent déjà sur ce dossier, notamment dans le domaine de l’échange des renseignements et de l’expertise.

D’autres dossiers régionaux sont au coeur de la coopération entre Le Caire et Paris, comme le dossier libyen. Depuis la chute de Muammar Kadhafi en 2011, la Libye est en proie au chaos sécuritaire et à la prolifération des groupes armés. Une situation qui inquiète tant l’Egypte que la France. « L’Egypte a mille kilomètres de frontières communes avec la Libye. Et la présence des groupes terroristes armés dans ce pays constitue une menace sérieuse pour Le Caire. Idem pour Paris qui craint que la situation instable en Libye n’alimente le terrorisme en Europe, mais aussi la migration illégale », pense Névine Mossaad. L’Egypte soutient l’armée nationale libyenne et prône une solution politique entre les gouvernements d’union nationale et le gouvernement de Tobrouk à l’est. Une position assez proche de celle de la France, qui a reçu l’année dernière à Paris les protagonistes de la crise libyenne en vue de trouver une solution politique. « Remarquons que la position de l’Egypte quant à la Libye est plus proche de la France que la position d’un pays comme l’Italie », fait remarquer Névine Mossaad.

Même chose en Syrie où la France s’est toujours prononcée en faveur de l’intégrité de l’Etat syrien. « Les Français n’ont jamais compté sur les rebelles, comme l’ont fait les Américains avant de donner leur appui aux Kurdes », affirme Mossaad. Et d’ajouter que « les relations franco-égyptiennes sont solides, car les deux pays ont un objectif commun, à savoir assurer la stabilité de la région ».

La visite du président Macron intervient quelques jours avant l’accession de l’Egypte à la présidence de l’Union africaine. Or, la France possède de bonnes relations avec les pays africains, notamment dans le cadre de l’organisation internationale de la Francophonie. « Paris peut faciliter l’expansion du rôle égyptien en Afrique étant donné son influence sur plusieurs pays du continent », pense le politologue Youssef Hanna. Selon lui, l’Egypte veut faire de la visite de Macron un événement diplomatique de premier plan.

Une coopération militaire fructueuse

Un autre dossier important a contribué au rapprochement entre Le Caire et Paris au cours des dernières années. Il s’agit de la défense. Le Caire, qui a toujours eu recours aux armes américaines, souhaite diversifier ses sources d’armement. Or, la France est le partenaire idéal pour répondre aux attentes de l’Egypte. Depuis 2104, Le Caire a signé avec la France des contrats d’armement d’une valeur de 6 milliards d’euros. Outre la fourniture de 24 avions Rafale livrés en 2016, le groupe français DCNS, spécialisé dans l’industrie militaire, et le groupe Thalès, spécialisé dans l’aérospatial, la défense et la sécurité, ont vendu à l’Egypte 4 navires de guerre. L’Egypte a également conclu un contrat avec la France pour un satellite de télécommunications militaires d’une valeur de 600 millions d’euros. Le plan de coopération en matière de défense s’étend à des domaines aussi multiples que la formation, l’échange d’expérience et les exercices conjoints. Avec la recrudescence de la menace terroriste dans la région, l’Egypte veut sécuriser ses côtes sur la Méditerranée et la mer Rouge, notamment le détroit de Bab Al-Mandab, vital pour le transit des marchandises dans le Canal de Suez. D’où l’achat à la France d’un porte-avion et de plusieurs frégates. De plus, les fournitures françaises en matière d’armement répondent à un objectif stratégique. « La diversification des alliés en matière d’armement donne un avantage stratégique à l’Egypte par rapport à ses voisins et garantit dans une grande mesure le maintien des rapports de force avec Israël », fait remarquer Youssef Hanna.

Au-delà de toutes ces considérations, la France et l’Egypte entretiennent des relations économiques privilégiées à travers la présence sur le sol égyptien de nombreuses entreprises françaises. Les échanges commerciaux entre les deux pays ont augmenté de 21,8 % en 2017, pour atteindre 2,5 milliards d’euros.

L’Egypte est ainsi le 1er fournisseur de la France au Proche-Orient. Les exportations françaises ont de leur côté connu une hausse de 20,6% en 2017, pour atteindre 1,9 milliard d’euros, ce qui fait de l’Egypte le premier client de la France au Proche-Orient.

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