Mardi, 23 juillet 2024
Dossier > Dossier >

Crise migratoire ou crise européenne ?

Abir Taleb, Mercredi, 14 novembre 2018

Sur les 6,3 millions de Syriens qui ont fui pour échapper à la guerre, seul un million a trouvé refuge en Europe. Leur arrivée, doublée de celle de migrants illégaux, continue de diviser profondément les Européens. Elle a surtout fait éclater au grand jour le malaise euro-européen.

Dans l
Dans l'ensemble de l'Europe, plus d'un tiers des bénéficiaires du droit d'asile en 2017 sont des Syriens.

Les Etats membres de l’Union Européenne (UE) ont accordé l’asile à 538 120 réfugiés en 2017. Avec 325 370 dossiers acceptés, l’Allemagne est de loin le pays ayant fourni l’effort le plus important. Outre ce demi-million de dossiers acceptés, le nombre de demandes en instance reste considérable : fin mars 2018 (derniers chiffres communiqués par l’UE en juin 2018), plus de 892 000 demandes d’asile dans les pays de l’UE étaient en cours d’examen par les autorités nationales.

Ces demandes ne concernent pas uniquement les nouveaux venus : le nombre de demandeurs d’asile comprend les primodemandeurs, c’est-à-dire ceux qui font une demande de protection internationale pour la première fois, et les personnes qui ont fait plusieurs demandes ou qui ont fait appel de la décision. Cela dit, le nombre de personnes ayant traverséillégalement la Méditerranée est revenu àson niveau d’avant la crise de l’été2015, lorsque la crise migratoire avait atteint son summum.

Dans l’ensemble de l’Europe, plus d’un tiers des bénéficiaires du droit d’asile 2017 (33 %) sont des Syriens. Un taux important, mais en baisse : il représente un quart de moins que celui de 2016. Cependant, comme en 2016 et 2017, les Syriens restent les plus nombreux àdemander une protection internationale. Autre nouveautépar rapport à2015, la carte des flux a étéredessinée. Alors que la route Turquie-Grèce était empruntée par 85 % des migrants en 2015, c’est désormais la route dite de la «Méditerranée centrale »(Libye- Italie) qui concentre les deux tiers des arrivées.

En fait, depuis 2015, la question migratoire électrise les débats entre les membres de l’UE. Dès le début, les 28 ne sont pas parvenus às’entendre sur la répartition des réfugiés.

Tension à l’UE et tensions internes

Tout a commencélorsqu’en septembre 2015, la chancelière allemande, Angela Merkel, décide d’accorder l’asile àtous les réfugiés syriens arrivés sur le sol allemand. Mais la même année, la Hongrie ferme l’accès àson territoire par une clôture barbelée. Le système des hotspots, centres d’enregistrement des migrants ou réfugiés destinés àrépartir les nouveaux arrivants, n’a pas fonctionné.

Face àl’afflux de migrants et de critiques européennes, l’Allemagne rétablit le contrôle aux frontières, comme d’autres pays européens. Et depuis, la question alimente régulièrement le débat entre dirigeants européens, mais aussi le débat politique interne àchaque pays. La crise migratoire a fortement contribuéau déclin de la chancelière allemande, Angela Merkel, qui a récemment annoncéqu’elle laisserait en décembre la présidence de son parti et que son actuel mandat serait le dernier.

Quant àl’Italie, l’une des principales portes d’entrée, elle a connu (comme d’autres Etats européens) une véritable montée de la droite et de l’extrême-droite. Ce mercredi, le Sénat italien doit d’ailleurs se prononcer lors d’un vote de confiance demandépar le gouvernement sur un très controversédécret-loi concernant la sécuritéet l’immigration, voulu par Matteo Salvini, chef de la Ligue (extrême-droite), ministre de l’Intérieur et vice-président du Conseil. Salvani avait déjàpromis des mesures sévères, avertissant que son pays ne serait plus «le camp de réfugiés de l’Europe ».

La position italienne a donnélieu àdes altercations avec certains dirigeants européens. On s’est ainsi retrouvéface àune véritable crise politique avec, àchaque sommet, des débats houleux entre les dirigeants européens. Avec d’un côtéles plus durs, notamment le groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie, les durs parmi les durs) plus l’Autriche et l’Italie, et les plus «soft », dont la France et l’Allemagne.

Sujet brûlant avec le sud de la Méditerranée

Paradoxalement, alors que les divisions européennes persistent, la crise au proprement dit, elle, a nettement baissé. Pour parvenir àcontrer l’arrivée de nouveaux venus, l’UE a d’abord conclu un accord avec la Turquie en mars 2016 qui, en échange d’une aide financière de 3 milliards d’euros par an (dont seule une partie a étéversée), s’est engagéàfixer sur son sol les réfugiés qui s’y trouvent déjàet àreprendre ceux qui réussiraient malgrétout àpasser en Grèce. La route des Balkans s’est immédiatement tarie : les arrivées ont diminuéde 97 % par rapport à2015.

Des accords du même type ont étésignés avec certains pays d’Afrique subsaharienne. Mais le plus dur reste les discussions avec les pays d’Afrique du Nord. Incapables de s’entendre sur une politique harmonisée, les capitales européennes pressent les pays de la rive sud de la Méditerranée àfaire le travail àleur place. Ils ambitionnent d’installer dans les pays d’Afrique du Nord des plateformes de débarquement. Une option catégoriquement rejetée par ces pays.

Or, cette crise, selon certains analystes, a pris trop d’ampleur par rapport àl’origine du problème, tout simplement parce que la politique d’endiguement mise en oeuvre par l’UE a parfaitement fonctionnéaprès le pic de 2015 et l’arrivée de plus de 1,26 million de réfugiés : selon les chiffres de la Commission européenne au premier semestre 2018, on compte par exemple une chute de 77 % des arrivées en Italie par rapport à2017. Des chiffres qui prouvent que le malaise euroeuropéen dépasse de loin cette simple question ...

Mots clés:
Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique