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Netanyahu, l’homme qui a court-circuité la paix

Samar Al-Gamal, Mardi, 18 septembre 2018

Dans son autobiographie Every Day Is Extra, l’ancien chef de la diplomatie américaine, John Kerry, explique comment Netanyahu a, en partie, avorté les efforts de paix.

Netanyahu, l’homme qui a court-circuité la paix

« Le temps n’était pas un ami du processus de paix. Avec l’échec de chaque effort, les espoirs de paix avaient diminué », écrit John Kerry dans son autobiographie intitulée Every Day Is Extra (chaque jour est extra, Edition Simon & Schuster). L’ancien chef de la diplomatie américaine sous Barack Obama ne cache pas sa frustration au vu de l’éternel échec de pouvoir conclure un accord de paix définitif entre Palestiniens et Israéliens. Le 17e chapitre de ce livre long de 622 pages Getting Caught Trying (se faire attraper en train d’essayer) est consacré au rude chemin de la paix. Il y pointe du doigt le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, dans une rare approche d’un haut responsable américain.

« Lorsque les accords d’Oslo ont été conclus en 1993, il y avait environ 110 000 colons en Cisjordanie. Au moment où je suis devenu secrétaire d’Etat, le nombre était passé à quelque 375 000. Personne ne peut raisonnablement affirmer que cela ne représentait pas un obstacle majeur à la création d’un Etat palestinien viable et contigu », explique-t-il, alors qu’il revient sur des tentatives américaines de négocier, depuis 2013, avec les deux parties, en public, mais aussi en secret des arrangements tantôt sécuritaires, tantôt économiques qui devaient déboucher sur la création de deux Etats. « Avant de devenir secrétaire d’Etat, le roi Abdallah de Jordanie m’avait invité à un petit rassemblement de dirigeants investis dans le processus de paix juste à l’ouest de Aqaba. Un lieu idéal pour des conversations discrètes et de haut niveau, loin de la presse et des grands entourages. Les ministres des Affaires étrangères de la plupart des pays du Golfe, l’ancien premier ministre britannique Tony Blair, de hauts représentants de la Russie, des Etats-Unis et d’autres pays de la région s’étaient réunis pour discuter des nouvelles possibilités régionales de paix, de sécurité et de réforme économique », raconte Kerry. Selon lui, contrairement au temps de Bill Clinton et des pourparlers de Camp David, les Arabes étaient cette fois-ci prêts à entretenir une relation fondamentalement différente avec Israël.

« Les dirigeants arabes ont exprimé beaucoup plus d’inquiétude à propos de l’Iran que du conflit israélo-palestinien. Ils voyaient l’Iran et l’extrémisme religieux comme des dangers existentiels », détaille-t-il dans ce chapitre de 44 pages. En 2013, Obama visite Israël et Kerry rencontre, à l’hôtel King David, « Bibi », comme il le surnomme le long de son livre en revenant sur leur relation ancienne d’une vingtaine d’années. « Il m’a regardé droit aux yeux et a dit : John, je suis prêt à essayer cet effort, mais il y a deux choses que vous devez savoir : premièrement, tout le monde dans cette région ment et vous, les Américains, avez du mal à le comprendre. Deuxièmement, tout ce que je peux faire est peut-être inférieur au minimum que Abbas puisse accepter. Bibi avait haussé la barre, peut-être à l’impossible ».

Tout un monde dans les coulisses

S’inspirant des négociations secrètes d’Oslo, le London-Track a été lancé pendant le premier mandat d’Obama, pour rédiger un accord-cadre qui traiterait de toutes les questions relatives au statut final. Et alors que Martin Indyk, ancien ambassadeur américain en Israël, négociait, sur une piste publique, une entente entre les deux parties, qui échouerait 9 mois plus tard, Tom Donilon et Denis Ross négociaient en secret notamment avec un ami et collègue de longue date de Abbas, Hussein Agha, qui vivait près de Londres et n’était pas officiellement membre de l’équipe palestinienne, et avec Yitzhak Molho, le plus proche conseiller de Netanyahu. « Nous avions conçu une stratégie globale de sécurité pour Israël (…) et les Palestiniens avaient déjà accepté que leur Etat soit à jamais démilitarisé ».

Et lorsque Kerry était finalement prêt à présenter le plan, il se rendit au bureau de Netanyahu avec le ministre de la Défense, Bogie Ya’alon, alors que le général américain John Allen révisait le plan en détail avec lui. « C’était un moment-clé. La première réaction de Bibi était positive. J’ai quitté cette nuit-là avec un optimisme prudent. Mais cet optimisme était éphémère. Le lendemain, j’ai rencontré Bibi pour consolider nos progrès. Mais il était d’humeur très différente, il a dit : Nous ne quitterons jamais la Cisjordanie tant que nous, en Israël, ne l’aurons pas décidé nous-mêmes. En fait, il n’allait jamais accepter un processus réaliste (...) j’en ai conclu qu’il ne s’agissait pas de sécurité », affirme Kerry dans son autobiographie.

Plus tard, Abbas n’était pas prêt à adopter le document proposé à Londres. Il a fallu travailler un nouveau document auquel les Palestiniens n’ont jamais répondu. Une nouvelle tentative se dessine en juillet 2016, les Américains, comme le précise Kerry, avaient introduit le concept de reprise de la transition d’Oslo et émis des recommandations pour la création de deux Etats dans un rapport du quartet sur le Proche-Orient. « C’était la dernière carte à jouer. Nous avons travaillé en étroite collaboration avec la Maison Blanche pour rédiger les principes que nous avons ensuite établis pour créer un consensus international autour d’eux. Les Saoudiens, qui ont beaucoup de poids dans le monde arabe, ont joué un rôle-clé dans cet effort. Beaucoup de diplomatie s’est déroulée dans les coulisses », affirme Kerry. Sans donner trop de détails, Kerry dévoile avoir effectué plusieurs voyages en Arabie saoudite et organisé d’innombrables réunions avec les pays du Golfe, en particulier avec les Emiratis. « J’avais fait accepter aux Egyptiens et aux Jordaniens les principes, et les Saoudiens avaient indiqué qu’ils étaient prêts à endurer quelque chose en ce sens. J’ai été convié à une réunion secrète à Aqaba en janvier 2016 avec le roi Abdallah de Jordanie et le président égyptien Abdel-Fattah Al-Sissi. Ce fut un moment remarquable », explique Kerry.

Et d’après son récit, les pays-clés du monde arabe étaient prêts à répondre aux demandes principales d’Israël, notamment en reconnaissant son statut d’Etat juif et en réglant ses problèmes de sécurité. Les Jordaniens et les Egyptiens en particulier étaient prêts à travailler avec Israël et les Palestiniens sur une stratégie de sécurité globale. Les Saoudiens et d’autres ont également manifesté leur volonté de prendre des mesures sur la route de l’initiative de paix arabe et d’une normalisation des relations avec Israël. « Tout ce que Bibi devait faire était d’adopter cette proposition ». Mais Netanyahu a rejeté l’offre.

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