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L’Iran face au dilemme des sanctions

Samar Al-Gamal, Mardi, 14 août 2018

L’Iran, qui a survécu à 35 années de sanctions américaines, s’apprête à affronter un nouvel embargo, sur fond de contestation populaire. Un renversement du régime n’est pas à l’horizon.

L’Iran face au dilemme des sanctions
(Photo : Reuters)

« Quiconque fait des affaires avec l’Iran ne fera pas d’affaires avec les Etats-Unis », a tweeté le président américain, Donald Trump, quelques jours après avoir rétabli une partie des sanctions américaines contre l’Iran. L’avertissement, visant les pays qui commercent avec l’Iran, notamment européens, n’a pas tardé à porter ses fruits avec le retrait des entreprises européennes du marché iranien. De nouvelles mesures sont prévues en novembre touchant le secteur pétrolier et gazier, conséquence du retrait unilatéral de Washington de l’accord international sur le nucléaire iranien.

Les mesures décidées par l’Administration Trump pourraient lourdement peser sur l’économie iranienne, alors que plusieurs régions du pays ont connu des manifestations motivées par un mécontentement face à une situation économique difficile, c’est au moins ce qu’espère le président américain qui voudrait pousser Téhéran à négocier un nouvel accord qui ne soit pas limité au nucléaire. L’accord signé en juillet 2015 devait permettre la levée progressive des sanctions imposées par le Conseil de sécurité à l’Iran depuis 1990 en échange d’un gel de son programme nucléaire militaire. Les Américains ont pourtant maintenu les sanctions imposées contre Téhéran depuis environ 35 ans, dans la foulée de la Révolution islamique de 1979 et le renversement du régime pro-américan du Shah.

Mais si les Iraniens ont vu certains échanges doubler après l’accord nucléaire, notamment avec certains pays européens, les retombées économiques attendues de l’accord étaient loin des attentes de la rue iranienne. De quoi pousser les analystes à croire que le pays, qui a survécu pendant plus de trois décennies aux sanctions américaines, pourrait sortir vainqueur de ce nouveau bras de fer, surtout que la donne dans la région a complètement changé depuis la Révolution iranienne. A ce jour, Téhéran entretient des relations avec les pays européens, avec lesquels Trump n’a cessé de prendre ses distances, et qui cherchent aujourd’hui à neutraliser les effets extraterritoriaux des sanctions américaines.

L’Union européenne a ainsi décidé d’activer la loi de blocage qui permet de protéger les entreprises européennes des sanctions de pays tiers. Elle avait été créée à l’origine en 1996 pour contourner les sanctions américaines sur Cuba. Mais la portée de ce texte est plus politique qu’économique (voir page 4).

La situation aujourd’hui est très différente du passé, estime Rania Makram, chercheuse au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. L’isolement de l’Iran d’antan n’est plus. A cette époque, la Russie, occupée par sa situation interne, et la Chine, qui s’intéressait uniquement à maintenir un taux de croissance élevé, étaient toutes les deux absentes de la scène.

L’Europe, Moscou et Pékin

L’Iran d’aujourd’hui peut, avec un réseau de plus en plus croissant, compter sur des alliés, qui rejettent les sanctions américaines. Les Européens aux côtés de Moscou et Pékin ont ainsi refusé de respecter l’embargo pétrolier des Etats-Unis et décidé de soutenir les exportations de pétrole iranien et la préservation de canaux financiers efficaces avec l’Iran. Les exportations vers la Chine représentent environ un quart des exportations pétrolières iraniennes.

Téhéran ne peut pas en revanche compter sur le soutien des pays arabes, qui semblent encourager, avec l’Arabie saoudite en tête, la politique de Trump. « Par le passé, la scène régionale arabe était plus stable et a aidé Téhéran à développer des relations d’affaires, par exemple avec la Syrie. La situation est différente maintenant ; la Syrie ne sera pas un partenaire commercial solide pour l’Iran et même les efforts de reconstruction de la Syrie, je pense que l’Iran n’y fera pas partie », indique Rabha Allam, chercheuse au CEPS.

Elle estime que « l’Iran s’était adapté à l’embargo et avait réussi à développer une industrie lui permettant de surmonter les effets néfastes des sanctions. Il était alors en mesure de répondre aux besoins de base de sa population, et la politique d’autosuffisance était une source de légitimité du régime. Maintenant, l’Etat ne peut pas assurer les besoins économiques ».

La scène intérieure iranienne s’avère ainsi le principal élément dans l’équation. La monnaie nationale, le rial, a perdu plus de la moitié de sa valeur par rapport au dollar depuis avril et depuis le début du mois, plusieurs régions ont connu des manifestations motivées par un mécontentement face à la situation économique difficile, à la cherté de vie, mais aussi au manque d’eau causé par la sécheresse et les coupures de courant répétées. L’ampleur de ces protestations est difficile à vérifier avec le black-out imposé aux médias. La politique du président modéré Hassan Rohani est pointée du doigt, notamment par ses opposants conservateurs qui reprochent à son gouvernement de ne pas avoir lutté suffisamment contre la corruption et d’avoir échoué à relancer l’économie. Un remaniement ministériel pour inclure des éléments durs et radicaux dans le gouvernement pourrait ainsi lui être imposé.

« Les réformistes sont accusés dans tous les dossiers, y compris l’échec de la politique régionale. La scène à l’intérieur est bouillonnante. La question désormais est de savoir si cette contestation peut s’organiser pour aller plus loin ou si Rohani aura la capacité de développer un discours politique convaincant pour le peuple », se demande Allam. Les mesures décidées par l’Administration Trump pourraient lourdement peser sur l’économie ; pourtant, selon des analystes, il est improbable que ce marasme économique mène à une révolte en Iran, comme l’espère Washington.

Le chercheur Hassan Abou-Taleb estime qu’au sein du Congrès américain, les appels au renversement du régime iranien se multiplient considérant que les sanctions économiques ne sont pas suffisantes à elles seules, et que des pressions militaires et de propagande doivent préparer le peuple iranien à se révolter contre le régime actuel. « Le problème est l’absence de force interne qui peut constituer une alternative fiable sur laquelle l’Amérique peut compter », écrit Abou-Taleb dans un article d’opinion au quotidien égyptien Al-Watan. « En dépit des efforts déployés depuis des années, pour stimuler des mouvements iraniens d’opposition basés en Europe à agir, ces derniers n’ont rien fait pour une raison évidente, le manque de soutien public interne ».

Même s’il fait face à des manifestations et des sanctions, le régime iranien n’est pas encore confronté à une menace existentielle. En cas d’extrême pression, Rohani pourra être mis au ban. Pour l’instant, le gouvernement a décidé de lancer un grand plan d’urgence économique avec une levée des restrictions sur les importations d’or et de monnaie étrangère.

Malgré la position « impitoyable » des Etats-Unis, l’invitation de Trump à négocier avec l’Iran paraît, en théorie, comme une alternative, mais pas dans un futur proche. Celle-ci ne sera pas sans obstacles. Le régime iranien aura du mal à convaincre la rue de la validité d’une négociation avec un président qui vient de rompre un accord négocié et signé par son pays.

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif, a ainsi exclu « toute rencontre » avec les Américains. « Leur addiction aux sanctions ne permet aucune forme de négociation ».

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