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Mendiants et orgueilleux, retour sur une expérience passionnante

Mona Sabry, Lundi, 09 juillet 2018

La traduction de la bande dessinée Mendiants et orgueilleux, de Golo, d’après le roman éponyme d’Albert Cossery, vient de paraître à l’occasion de la commémoration du 10e anniversaire de la disparition de Cossery, en juin 2008. La traductrice de l’oeuvre livre à Al-Ahram Hebdo les secrets de cette aventure.

Mendiants et orgueilleux, retour sur une expérience passionnante

Je ne parlerai pas ici de l’enjeu que représente la traduction d’une oeuvre déjà traduite à plusieurs reprises même si cette fois-ci il s’agit d’une adaptation. C’est ainsi, à titre d’exemple, que nous n’avons pu qu’opérer un léger changement sur le titre tel qu’il est connu en Egypte. Je n’évoquerai pas non plus le chemin qui reste à faire pour présenter Albert Cossery au grand public égyptien ou encore les bandes dessinées pour adultes, et surtout l’oeuvre du grand Golo. Il s’agit là de points d’une grande évidence et qui ont déjà fait couler beaucoup d’encre. Il me semblerait également ici de l’ordre du redit que de parler de la sensibilité de la traduction de Cossery, vu les mondes qu’il dépeint et la nature de son oeuvre, hymne dédiée aux marginalisés et aux « oubliés ».

En effet, ce travail a représenté d’autres particularités assez « techniques » que je souhaite exposer ici brièvement. Double traduction ? A cette interrogation ma réponse serait par l’affirmative. Et ce, à plusieurs égards, mais également dans un sens assez spécial.

Tout d’abord, il s’agit, si l’on peut s’exprimer ainsi, de deux écritures superposées, de deux auteurs distincts. Dans le même temps, nous sommes face à deux genres littéraires différents : un roman « ordinaire » adapté en un roman graphique avec toutes les implications qu’entraînerait cette adaptation. Pourtant, ces deux auteurs déjà proches au niveau humain représentent plusieurs aspects de ressemblance quant à la nature de leurs choix.

Si Cossery est un écrivain égyptien d’expression française, Golo, lui, est considéré comme « le plus Egyptien des dessinateurs français ». Mais alors que Cossery a décidé de décrire son identité dans la langue de « l’autre », Golo, lui, a choisi d’écrire l’autre dans sa propre langue. Traduire Cossery et Golo est donc une expérience assez spéciale. Elle remet au centre de la réflexion la notion d’interculturalité et celle de la médiation. Elle interpelle le traducteur sur son positionnement entre altérité et identité. Ce dernier ne pourra que se poser la question : traduit-il le moi ou traduit-il l’autre ? Il se trouvera, en quelque sorte, contraint à « traduire le traduit » ou plus précisément à opérer un retour à l’original.

Dans ce cas, la compréhension préalable à l’acte même du traduire serait de l’ordre de l’identification et/ou de la reconnaissance. Pour illustrer cette idée, pensons aux salutations, interjections, expressions idiomatiques et même les « insultes » qui ont dû faire l’objet d’une recherche approfondie pour retrouver le mot « original » qui aurait été dit dans telle ou telle situation, et ce, pour respecter l’impression de « véracité » que les deux auteurs se sont efforcés à produire en décrivant ces tableaux en français.

Par ailleurs, mais peut-être dans le même ordre d’idées, intervient la question du niveau de langue. Les critiques sont quasiment unanimes à dire que les personnages de Cossery « parlent » en arabe égyptien. Et j’étendrai cette assertion aux personnages de Golo, surtout que l’oralité est une spécificité de la bande dessinée. En effet, bien qu’écrite, le récepteur est censé « écouter » les personnages d’une bande dessinée. Un fait que le dessinateur « traduit » par différents procédés comme la grosseur des caractères et autres.

Des dialogues en dialectal

L’oralité des discours est incontestable donc, et qui dit oralité dit langue parlée. C’est ainsi que le choix de l’Egyptien moderne (couramment appelé dialecte) semblait s’imposer pour les dialogues, alors que les récits « extraits » du roman initial ont été rendus en langue littérale ou « fusha ». Une « fusha » que nous avons tenté de garder, autant que possible, simple et « naturelle » tout en s’efforçant d’éviter les « surinterprétations ».

Il a fallu également prendre compte du cadre socio-temporel du roman qui exige un retour à la langue dans les années 1940. De plus, ses personnages sont de grands intellectuels ayant choisi, de leur propre gré, ou presque, de vivre en « mendiant », côtoyant les simples et les marginalisés. Un retour donc à la langue utilisée à l’époque variant les niveaux entre une langue « médiane » et soutenue lorsque « maître Gohar », initialement professeur de philosophie, s’adresse à son cher « Yegen », poète et grand intellectuel, et moins recherchée, voire populaire et plus « crue » lorsqu’on change de cercle social l

*Traductrice de la bande dessinée Mendiants et orgueilleux vers l’arabe.

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