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Mohamed Bouabdallah : On n’a jamais connu autant de personnes qui viennent apprendre le français dans nos instituts

Dalia Chams, Dimanche, 08 juillet 2018

Le conseiller culturel auprès de l’ambassade de France au Caire, Mohamed Bouabdallah, partage sa vision optimiste sur l’avenir de la francophonie en Egypte. Entretien.

Mohamed Bouabdallah
(Photo:Mohamed Adel)

Al-Ahram Hebdo : Lors de son discours fin novembre 2017, à Ouagadougou, le président Emmanuel Macron a fait le constat optimiste suivant: le français sera la première langue en Afrique, et peut-être dans le monde, un milliard de personnes devraient parler le français d’ici 2065. Il y a donc une volonté de promouvoir le français différemment, qu’en est-il de l’Egypte ?

Mohamed Bouabdallah : Le discours de référence est celui du président Macron à l’Académie française, le 20 mars dernier, à l’occasion de la Journée de la francophonie, qui s’inscrit dans une vraie dynamique francophone en Egypte. On dit qu’il y a trois millions de francophones en Egypte et je pense que c’était vrai, il y a une dizaine d’années, alors que maintenant, mon sentiment c’est qu’il y en a plus, et qu’il y en de plus en plus, donc il faut mener une nouvelle étude. Car premièrement, les cours de français offerts par l’Institut français et l’Alliance française connaissent un succès incroyable. Au Caire (antennes d’Héliopolis et de Mounira) ainsi qu’à Alexandrie, on est à 20 000 étudiants par an. On n’a jamais connu autant de personnes qui viennent apprendre le français dans nos instituts. Chaque année on augmente de 20% les effectifs et il y a surtout des enfants et des jeunes adultes. Deuxièmement, les 14 écoles françaises et établissements à programme français sont pleins. Il y a aujourd’hui 8 300 élèves dans ces écoles, il y a quelques années, ils étaient 5000. D’ici deux ans, ils seront 10000. Et nous avons encore des projets de nouvelles écoles d’investisseurs que l’on doit accompagner en tant que gouvernement français, au minimum deux à trois écoles homologuées, donc, on espère que d’ici cinq ou six ans, on pourra passer à 10 000 élèves en Egypte.

A partir de septembre, on va ouvrir un nouvel institut au Nouveau Caire, précisément à Tagammoe, soit le premier à être ouvert depuis 40 ans. Ensuite, en novembre, on ouvrira un institut à Louqsor, donc un grand retour en Haute-Egypte. Dans le temps, il y a eu un centre égyptien, soutenu par la France. Mais on a arrêté ses activités car à un moment donné, on n’avait plus les moyens. A Louqsor, il y a pas mal de touristes français, mais comme il y a eu une baisse du tourisme ces derniers temps, il y a eu une perte du français, donc aujourd’hui les guides, les gens qui travaillent dans la restauration, etc. ont besoin de se perfectionner, alors que les touristes français reviennent. Donc, on a prévu des activités spécifiques pour ce public-là. En outre, à Louqsor, se trouvent les plus beaux chantiers archéologiques, dont plusieurs sont tenus par des équipes françaises et égyptiennes, donc c’est bien de former des Egyptiens, pour mieux travailler et communiquer avec les Français sur place. Ensuite, petit à petit, on va commencer à organiser des événements culturels. Et en 2019, il y aura un centre au 6 Octobre. Ainsi, les deux ans qui viennent, on va doubler le nombre d’instituts français en Egypte.

Les antennes actuelles ne peuvent plus recevoir tout le monde. Le Caire fait aujourd’hui 26 millions d’habitants, il augmente d’un million par an, et l’Egypte augmente de deux millions par an, et nous n’avons plus de place à Mounira ou à Héliopolis. On a décidé alors de se rapprocher du public.

— Que faites-vous face à l’anglicisation ? Comment faire face à une mondialisation qui veut imposer sa langue, sa culture et sa morale ?

— Je pense que l’anglicisation c’était avant et que maintenant on est en train de vivre une nouvelle époque. A un moment donné, il y a eu cet effet de la mondialisation que vous évoquez, c’était dans les années 1990, début 2000. Avec la fin de la guerre froide, etc., l’anglais était devenu la langue commune du monde entier. Désormais, c’est quasiment fait. Maintenant, on assiste à un basculement. Une fois que tout le monde parle anglais, un anglais moyen, celui de la globalisation, il y a une nouvelle ère qui s’ouvre, qui est celle du plurilinguisme. Car les élites commencent par dire on parle anglais, et tout le monde parle anglais, donc, pour se distinguer, il faut maîtriser une langue supplémentaire. L’Egypte en est un bon exemple. D’autant plus que le français est l’une des rares langues mondiales qui permet d’être actif dans le monde des affaires, des relations internationales, de la culture et elle est présente sur tous les continents. L’espagnol n’est pas présent sur tous les continents. L’allemand et le russe encore moins. On ne dit pas aux gens: abandonnez l’anglais pour apprendre le français, mais on leur dit: vous avez besoin d’une langue internationale supplémentaire et c’est le français.

— Y a-t-il d’autres raisons politiques et culturelles pour ce basculement que vous décrivez ?

— La France reste quand même un grand pays par ses créations culturelles, ses auteurs, ses artistes. Elle est également la cinquième puissance économique mondiale, avec des groupes et entreprises français qui sont présents partout comme on le voit ici en Egypte. Nous, ici à l’Institut, travaillons beaucoup avec eux pour former leurs agents et leurs employés. Le fait que l’Afrique possède une progression démographique très importante et une croissance économique très importante renforce également l’intérêt du français, notamment pour un pays comme l’Egypte.

Politiquement, la France aujourd’hui est perçue comme une puissance d’équilibre. Une France qui n’est pas impérialiste et qui cherche à assurer la paix mondiale, alors que le monde est de plus en plus compliqué, et que l’on assiste à un affrontement entre les blocs.

— Au niveau de l’Egypte, il y a une demande croissante, y compris de la part des autorités. Y a-t-il des projets communs sur les rails ?

— On est en train de lancer, avec le ministre égyptien de l’Education nationale, un programme de formation des formateurs pour le français, en tant que deuxième langue vivante, dans les écoles gouvernementales. Pendant deux ans, l’Institut français et le Centre International d’Etudes Pédagogiques (CIEP) vont permettre à 300 formateurs égyptiens de renforcer leur niveau linguistique et de recevoir une formation pédagogique. De quoi leur permettre de former les équipes sur le terrain, dans les 27 gouvernorats d’Egypte. Il y aura des équipes de 10, dans chaque gouvernorat. Il y a un financement supplémentaire qui nous a été envoyé de Paris, à cet égard. Le président Sissi a souhaité également que l’Ecole Nationale de l’Administration (ENA) aide l’Egypte à créer une Académie de formation des hauts fonctionnaires égyptiens, sur le modèle français. J’ai accompagné une délégation officielle égyptienne à Strasbourg qui est le siège de l’ENA, dont je suis un ancien élève, et le directeur de l’ENA est venu en Egypte et a rencontré le président. Nous sommes en train de travailler dessus, pour pouvoir lancer cette académie au début de l’année prochaine. Ceci dit, on fait partager notre expérience tout en l’adaptant au contexte égyptien. En outre, on va continuer à accompagner les écoles bilingues francophones. On va aussi développer les filières universitaires. L’Université française d’Egypte va connaître une grande renaissance, à travers un accord entre les deux gouvernements, qui sera signé lors de la prochaine visite du président Macron. De quoi permettre de bâtir un nouveau campus, sans forcément avoir de nouvelles spécialisations. Aujourd’hui, c’est la seule filière francophone d’ingénierie en Egypte, donc, on tient à la garder, tout en améliorant la qualité de l’enseignement et les conditions de travail du corps enseignant.

— Pour le financement, allez-vous miser davantage sur le partenariat avec le privé ?

— On ouvre de nouveaux instituts et on essaye de s’autofinancer. On essaye également de faire du mécénat avec des entreprises égyptiennes et françaises pour financer nos activités. On arrive à faire, de temps en temps, des opérations ponctuelles. Pour la Fête de la musique, par exemple, plusieurs entreprises nous ont accompagnés, en tant que sponsors. L’année dernière, nous avons organisé avec Al-Ahram toute une semaine d’activités sur la Ville durable. Il en est de même pour les écoles françaises homologuées. Nous trouvons des partenaires privés qui sont intéressés à monter une école et qui partagent nos valeurs, car ce n’est pas que du business, c’est de l’éducation. Et l’équipe de l’Institut français a pour rôle de surveiller très étroitement le fonctionnement de ces écoles; ce sont des privés qui investissent, mais nous sommes intransigeants quant à la qualité académique et au respect des cahiers des charges. Je suis sûr également que des entreprises françaises seront intéressées par la création de laboratoires de recherche, affiliés à l’Université française.

— L’année prochaine se présente sous l’emblème de l’amitié franco-égyptienne. L’Egypte et la France célébreront le 150e anniversaire de l’inauguration du Canal de Suez. Avez-vous déjà élaboré un programme de festivités détaillé ?

— Pour l’instant, le programme n’a pas été finalisé, mais pendant toute l’année, nous allons organiser des événements culturels en France et en Egypte pour célébrer l’amitié entre les deux pays. Il y aura deux moments phare durant l’année 2019, qui seront l’exposition sur le Canal de Suez, actuellement à l’Institut du monde arabe à Paris, laquelle se tiendra au Caire et à Marseille. En parallèle, il y aura une grande exposition Toutankhamon à la Villette en 2019. Ensuite, il y aura des spectacles vivants: les danseurs du ballet de l’Opéra de Paris doivent venir en Egypte pour monter une chorégraphie avec les danseurs du ballet de l’Opéra du Caire. On travaille déjà avec des entreprises privées pour qu’elles puissent nous soutenir dans cette opération et qu’on puisse faire venir l’Opéra de Paris ou monter une grande exposition pour les jeunes photographes égyptiens, à Arles, la capitale mondiale de la photographie. J’y vais à la fin du mois pour discuter avec la direction du festival annuel: les Rencontres de la photographie d’Arles.

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