Lundi, 11 décembre 2023
Dossier > Dossier >

L’or noir face aux enjeux géopolitiques

Aliaa Al-Korachi, Mardi, 26 juin 2018

L’Opep a décidé d’augmenter la production du pétrole d’environ un million de barils par jour. Une augmentation insuffisante pour réduire les prix, qui dépendent de facteurs géopolitiques.

L’or noir face aux enjeux géopolitiques
(Photo : AFP)

Le lieu : Stade Loujniki de Moscou. L’événement: un tête-à-tête entre les deux géants pétroliers du monde, le prince héritier saoudien, Mohamad Bin Salman, et le président russe, Vladimir Poutine, lors du match d’ouverture de la Coupe du monde le 14 juin. La défaite des Saoudiens (5-0) face aux Russes, quoique embarrassant, le résultat du match n’a pas influencé la nouvelle stratégie commune de ces deux dirigeants en matière de pétrole: faire repartir à la hausse la production du pétrole, pour éviter un choc pétrolier à prévoir. Une semaine après, un autre rendez-vous, sous le feu des projecteurs, cette fois-ci à Vienne, lors de la réunion biannuelle de l’Opep, vendredi 22 juin. Après des tractations difficiles, les deux pays ont réussi à convaincre le cartel de rouvrir une autre fois les valves pour stabiliser la flambée des cours qui a dépassé en mai dernier le seuil des 80 dollars, une première depuis fin novembre 2014.

Les quatorze pays exportateurs du pétrole de l’Opep et ses dix partenaires représentant plus de 50% de la production mondiale ont ainsi adopté à l’unanimité une augmentation d’environ un million de barils par jour de la production, à compter de juillet. Ce nouvel accord devrait ainsi mettre fin à la restriction des quotas de production fixés fin 2016 à 1,8 million barils/jour, et valables jusqu’à fin 2018 (voir page 3). C’est un relèvement modeste de la production qui, selon beaucoup des experts, est insuffisant pour compenser la baisse attendue dans la production à cause de nombreux risques géopolitiques qui pèsent toujours lourd sur le marché pétrolier.

Selon Tareq Al-Hadidi, expert pétrolier, cette remontée des cours est motivée principalement par des tensions géopolitiques qui ont fortement secoué ces derniers jours le marché du pétrole. « Malgré l’augmentation de la production, il est prévu que la fluctuation des prix du baril persistera jusqu’à la fin de l’année, puisque les craintes sont toujours vives d’une potentielle crise d’approvisionnement ». En fait, deux événements majeurs font craindre aujourd’hui une offre de pétrole inférieure à la demande: sanctions américaines contre l’Iran et déclin politique au Venezuela. L’Agence Internationale de l’Energie (AIE) a récemment indiqué que « la production pétrolière de l’Iran et du Venezuela pourrait baisser de 30%, conduisant à une situation de choc d’offre pouvant entraîner une hausse des prix ». « Le retrait des Etats-Unis de l’accord nucléaire en mai dernier était l’un des grands catalyseurs de la remontée des prix », dit Al-Hadidi. Après l’annonce de Trump, le cours du brut a immédiatement augmenté de plus de 3%, dépassant ainsi les 77 dollars le baril. Selon les prévisions, le rétablissement des sanctions contre l’Iran pourrait entraîner le retrait d’environ 500000 barils/jour, d’ici le quatrième trimestre de cette année, portant ce nombre à 900000 barils en 2019. Après les sanctions de 2012, la production iranienne avait chuté de 3,7 à 3 millions de barils/jour.

Du côté du Venezuela, autre grand pays producteur, la détérioration des infrastructures pétrolières a eu aussi un impact sur le prix du pétrole, et a conduit également à une baisse de l’offre mondiale de pétrole estimée à environ 0,5 million de barils/jour. Sans oublier le fait que le Venezuela traverse actuellement une crise politico-économique sans précédent après la réélection de Nicolas Maduro en tête du pays.

Manque de clarté

Déjà, le rapport mensuel de juin du cartel tire la sonnette d’alarme: « Les perspectives du marché sont incertaines ». Le marché du pétrole est en fait déstabilisé par le manque de clarté. Il faut attendre jusqu’à fin novembre pour évaluer vraiment l’impact du renouvellement des sanctions américaines sur le marché du pétrole. De nombreuses spéculations entourent également la situation du Venezuela, où le pétrole représente environ 95% des exportations. Les médias de Caracas ont fait circuler récemment que le pays n’est plus « en mesure de respecter ses engagements auprès de certains de ses clients faute d’une production suffisante ».

Mais ce ne sont pas seulement les troubles en Iran et au Venezuela qui menacent la stabilité du marché. Il existe d’autres menaces géopolitiques à ne pas écarter et qui sont toujours vives. Le spectre d’une guerre entre Israël et l’Iran en Syrie plane toujours. Le déclin de la production en Libye est aussi préoccupant. La production du pays est revenue autour d’un million de barils/jour, contre 1,6 million avant la chute du régime de Kadhafi en 2011. La situation au Yémen est aussi tendue à cause des menaces des milices houthis qui pèsent sur le transport maritime pétrolier du pays. Sans oublier les conflits commerciaux qui opposent ces jours-ci Washington et Pékin. Alors que Donald Trump a menacé cette semaine d’imposer de nouvelles taxes prohibitives sur les produits chinois importés, Pékin a averti, pour sa part, qu’il pourrait en retour taxer les importations de produits pétroliers américains.

Des effets variables

Mais quels sont effectivement les effets des tensions géopolitiques sur les prix des cours du pétrole? Medhat Youssef, expert pétrolier, pense que la remontée des cours du pétrole n’est qu’une augmentation « temporaire ». Avis partagé par Malek Awni, spécialiste des affaires régionales à Al-Ahram, qui estime que l’impact des tensions politiques sur les prix du pétrole est aujourd’hui « limité », et n’a pas « la même ampleur qu’il y a 10 ans », quand on témoignait des crises similaires dans le passé. « Cette fois-ci, l’augmentation n’a pas dépassé les 20 % », dit le spécialiste.

En fait, depuis longtemps, il existe un lien étroit entre la politique, les guerres régionales et les prix du pétrole. Entre 1973 et 1980, le prix du pétrole, utilisé comme une arme politique mondiale notamment au cours de la guerre de 1973 et suite à la Révolution iranienne, était multiplié une dizaine de fois (voir chronologie page 5). Pour Tareq Al- Hadidi, « les critères de comment comprendre la montée ou la chute des cours du pétrole sont aujourd’hui ambigus. Ni les risques géopolitiques, ni même les déterminants traditionnels du prix du pétrole, comme l’équilibre offre-demande, n’ont les mêmes effets comme dans le passé ». L’expert donne des exemples. En 2008, le prix du pétrole a enregistré un pic historique en atteignant 150 dollars alors qu’aucun conflit majeur ne faisait surface. En 2016, quand les tensions régionales étaient à leur comble et l’accord nucléaire des 4+1 avec l’Iran n’a pas été encore signé, les cours ont chuté, pour atteindre 40 dollars. Al-Hadidi pense aussi que même les manoeuvres de l’Opep pour stabiliser les prix « deviennent de plus en plus faibles ». « L’Opep a perdu de son influence. Ses décisions de réduire ou d’augmenter la production n’ont plus d’impact direct sur les prix », estime de son côté Youssef.

Nouvelles dynamiques du marché

Selon Awni, « l’impact limité » des tensions politiques et sécuritaires dans la région du Moyen-Orient sur le marché pétrolier mondial est interprété par deux raisons principales : des tensions moins graves et un marché plus dynamique. « Premièrement, c’est la nature elle-même des menaces qui devient d’un impact moyen, d’autant plus qu’il existe une tendance adoptée par les grandes puissances internationales d’éviter toute escalade militaire dans la région du Moyen- Orient. Deuxièmement, le marché pétrolier est devenu plus dynamique. Et cela à cause de la montée en puissance de pays producteurs en dehors du cartel, comme les Etats- Unis où l’exploitation du pétrole schiste se trouve aujourd’hui en pleine expansion ». « La dépendance des Etats-Unis du pétrole du Moyen- Orient a beaucoup diminué au cours des dernières années », explique Awni. Entre 2007 et 2017, la production du pétrole de schiste a été multipliée par dix aux Etats-Unis. « La production massive du pétrole de schiste a profondément déstabilisé le marché mondial du pétrole », conclut le spécialiste.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique