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La goutte qui fera déborder le vase

Aliaa Al-Korachi, Mercredi, 28 mars 2018

Plus de 60 % de la population au Moyen-Orient vivent dans des zones de stress hydrique. Un fait alarmant qui augure d'une multiplication des conflits liés à l'eau. Des facteurs politiques, économiques et sécuritaires aggravent la situation.

La goutte qui fera déborder le vase
Une fille syrienne emportant un jarre d'eau dans un camp de réfugiés au nord de la Syrie. (Photo : AFP)

« Le jour Zéro », ce jour sans eau où plus aucune goutte ne coulera du robi­net, ne fait désormais plus partie de l’imaginaire. Il est à la fois tout proche et inévitable pour la ville du Cap. Dans la deu­xième ville d’Afrique du Sud, la panique gagne du terrain. Le compte à rebours est lancé. La date de la coupure est prévue le 11 mai prochain. Et après, le Cap deviendra la première grande ville au monde sans aucun accès à l’eau potable (voir page 6). A qui le tour ? Le spectre de la sécheresse plane sur le globe. Le rapport des Nations-Unies, publié cette semaine, tire la sonnette d’alarme, en reflétant l’image d’une situation hydrique mondiale bien sombre.

Selon le rapport, à l’horizon 2050, entre 4,8 et 5,7 milliards d’êtres humains risquent d’être confrontés à des pénuries d’eau au moins un mois par an. Aujourd’hui, 3,6 milliards de personnes vivent déjà dans des zones arides. Les chiffres sont encore plus alarmants concernant la sécurité hydraulique pour la région du Moyen-Orient. Selon la Banque Mondiale (BM), plus de 60 % de la population de la région MENA, Moyen-Orient et Afrique du Nord, vivent dans des zones de stress hydrique élevé ou très élevé, contre environ 35 % à l’échelle mondiale.

« La sécurité hydrique dans la région fait face à plusieurs défis tant internes qu’externes », explique Diaeddine Al-Qoussy, expert hydrique international, avant d’ajouter que « les pays arabes, majoritairement situés dans des régions à climat sec et désertique, sont les moins dotés de ressources hydriques dans le monde. Ils disposent de moins de 2 % des ressources mondiales en eau ». Selon un rapport publié récemment par un centre amé­ricain, le World Ressources Institute (WRI), la région du Moyen-Orient sera la plus exposée au monde aux pénuries d’eau d’ici 25 ans. Environ 14 des 33 pays nommés par ce rap­port comme étant des pays sous « stress hydrique », sont des pays arabes : l’Algérie, Bahreïn, le Koweït, la Jordanie, la Libye et Oman.

Alors que les Territoires palestiniens, le Qatar, l’Arabie saoudite, la Tunisie, les Emirats arabes unis et le Yémen sont classés en tant que pays sous « stress hydrique maxi­mal ». Le « stress hydrique » est défini par une disponibilité en eau nettement inférieure à la cote d’alerte mondiale de 1 700 m3 par an et par habitant.

Défis internes

Le grand défi de la sécurité hydrique dans les pays arabes, comme le souligne Al-Qoussy, c’est que « l’écart entre l’offre et la demande en eau dans la région ne cesse de s’élargir, au moment où le taux de natalité est en crois­sance perpétuelle ». Le spécialiste affirme que la disponibilité de l’eau par habitant au Moyen-Orient était de plus de 3 000 m3 par personne et par an en 1960. Aujourd’hui, elle est évaluée à moins de 500 m3. Outre la démographique galopante, le réchauffement climatique pèse lourdement sur les ressources en eau, le taux de la consommation hydrique est un autre enjeu de taille pour la sécurité de l’eau dans la région arabe.

Selon Abbas Shéraki, professeur de ressources hydriques à l’Université du Caire, la consommation d’eau du monde arabe a été multipliée par 5 au cours des 50 dernières années. Les pays du Golfe enregistrent les taux les plus élevés de consommation hydrique à l’échelle mondiale, malgré le manque de ressources hydrauliques et le grand écart entre l’offre et la demande dont souffre cette région. Selon les chiffres de la BM, Bahreïn utilise 220 % de ses réserves d’eau douce renouvelables, l’Arabie saoudite 943 % et le Koweït 2 465 %. Le Royaume saoudien occupe le troisième rang en termes de consommation d’eau par habitant après les Etats-Unis et le Canada. « La gestion des res­sources en eau dans la région souffre de la mauvaise gouvernance », puisque comme l’explique Nader Noureddine, spécialiste hydrique, « le secteur agricole dans les pays arabes absorbe à lui seul environ 85 % du total des ressources en eau pour assurer la sécurité alimentaire de cette région qui importe environ 60 % de sa nourriture de l’extérieur ».

D’ailleurs, les solutions pour faire face à la pénurie hydrique sont « diffi­ciles et parfois très coûteuses », souligne Al-Qoussy. Les possibilités de désalinisation et de recyclage, deux méthodes non conven­tionnelles, pour disposer d’une nouvelle source d’approvisionnement en eau, ne sont pas encore pleinement exploitées au Moyen-Orient, à cause de « leur coût élevé ». Les grands projets de dessalement se trouvent dans la région du Golfe qui dispose de 70 % de l’eau dessalée dans le monde. Al-Qoussy pense « qu’un mécanisme d’intégration arabe en matière d’eau doit être mis en place pour gérer au mieux les ressources hydriques transfrontalières ».

Toutefois, parmi les entraves qui se dressent devant les plans de développement de l’eau dans le monde arabe, selon Noureddine, il y a le fait qu’environ 60 % des sources d’eau de la région provien­nent de zones géographiques situées à l’exté­rieur des frontières arabes. « C’est un enjeu externe majeur qui menace profondément la sécurité hydrique de cette région ». L’Ethiopie, la Turquie et Israël, ces pays en amont des grands fleuves de la région, à savoir le Nil, le Tigre et l’Euphrate et le Jourdain, ne cessent de réduire les quotas d’eau des pays sur l’autre rive à travers la construction de barrages pour stocker l’eau. C’est en fait autour de ces trois fleuves du bassin méditerranéen que la carte des conflits hydriques se dessine dans la région.

L’eau, facteur de conflits régionaux

« Le problème de l’eau dans le monde arabe n’est pas seulement quantitatif, mais il y a d’autres dimensions politiques, économiques et juridiques qui entrent aussi en jeu », explique Noureddine. Et d’ajouter : « C’est la quantité d’eau dans les fleuves qui détermine la situa­tion, de paix ou de guerre, dans les pays qui les partagent ». Le spécialiste donne l’exemple du fleuve Congo qui traverse sept pays riverains, sans provoquer le moindre problème entre eux, puisque chacun de ces pays reçoit abondam­ment l’eau alors qu’une grande partie de l’eau du fleuve se déverse dans l’océan Atlantique. C’est la même chose pour les Etats riverains du fleuve Amazone en Amérique du Sud.

Quant au Nil, l’Egypte ne cesse de répéter, depuis que l’Ethiopie a entamé la construction du barrage de la Renaissance en 2011, que personne « ne peut porter atteinte à son quota dans l’eau du Nil ». Le Caire craint que la construction de ce barrage ne réduise le débit de l’eau du Nil, qui représente environ 90 % des ressources hydriques de l’Egypte (voir page 7). Le Tigre et l’Euphrate, autres fleuves-clés dans la région, ne cessent d’alimenter les tensions. Ces fleuves qui prennent leurs sources en Anatolie, en Turquie, traversent deux autres Etats : L’Iraq et la Syrie. De longs conflits ont éclaté entre ces trois pays pour le contrôle du fleuve non seulement « pour des raisons techniques, mais aussi politiques », dit Shéraki.

Le spectre d’une guerre de l’eau a plané sur la région en 1974 quand la Syrie avait unilatéralement entrepris le remplissage d’un barrage sur ce fleuve. En 1990, la Turquie et la Syrie ont également menacé de recourir aux armes après qu’Ankara eut fermé les vannes du fleuve durant un mois, pour remplir le lac du barrage Atatürk. Aujourd’hui, Ankara insiste pour aller de l’avant dans son mégaprojet le Great Anatolia Project (GAP) qui vise à construire 22 barrages, 19 centrales électriques et 2 tunnels d’acheminement des eaux. Ces projets vont gravement affecter, comme l’estime Shéraki, la part en eau de ses voisins. Selon les estimations, si le projet est mené à terme, l’écoulement naturel de l’Eu­phrate pourrait être réduit de 70 % en entrant en Syrie, alors que l’Iraq n’aurait que 20 % du volume d’écoulement actuel de ce fleuve.

« La bataille autour des eaux arabes a déjà été remportée, il y a 60 ans, par l’occupation israélienne », déplore Shéraki. Puisque, depuis 1967, Israël contrôle la majorité de la vallée du Jourdain, les nappes phréatiques de la Cisjordanie et de Gaza et le plateau du Golan. Quant au Jourdain, connu pour être le fleuve sacré du Moyen-Orient, Israël bénéfice d’environ 46 % de ses eaux, la Syrie de 25 %, et la Jordanie de 23 %. Alors que les Palestiniens sur la rive gauche de ce fleuve, contrôlée toujours par l’Etat hébreu, n’y ont pas d’accès direct, et ne profitent que de 5 % des eaux du fleuve. Selon la BM, un Israélien dispose en moyenne de quatre fois plus d’eau qu’un Palestinien. « Quelle que soit la nature de ces conflits, le changement climatique dont souffre la région se pose comme un autre grand risque qui menace uniformément tous les pays en aval comme en amont », conclut Al-Qoussy.

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