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Syrie : Après les armes, la bataille pour la paix

Abir Taleb et Aliaa Al-Korachi, Vendredi, 22 décembre 2017

Le retrait partiel russe de Syrie et la nouvelle donne sur le terrain, largement en faveur du régime, ouvrent la voie à un éventuel règlement. Un règlement dont les contours commencent à se dessiner malgré l'échec de Genève 8.

Syrie
En visite surprise en Syrie, Vladimir Poutine a ordonné le retrait de la majeure partie des forces russes. (Photo : Reuters)

Genève 8 s’est achevésur un constat d’échec. Rien de nouveau. Tous les précédents rounds de négociations sur la Syrie avaient connu le même sort. Depuis le début du processus de Genève en 2016, la délégation gouvernementale syrienne a toujours refuséde parler directement aux représentants de l’opposition syrienne, n’acceptant de discuter qu’avec le médiateur onusien. Et depuis le début de sa mission de médiateur des Nations- Unies, Staffan de Mistura a organiséhuit cycles de discussions, sans résultat.

Fatigué, il n’a pas cachésa déception cette fois-ci. «Nous n’avons pas eu de vraies négociations (...) Je n’ai pas vu le gouvernement chercher vraiment à avoir un dialogue, c’est regrettable », a-t-il dit au cours d’une conférence de presse, jeudi 14 décembre, àl’issue de ce 8e cycle de discussions intersyriennes, parlant «d’occasion en or manquée ». Mais de quelle occasion s’agit-il, alors que l’Onu semble de plus en plus impuissante en Syrie, que des doutes pèsent sur le processus de Genève en soi, et que les vraies clés d’un éventuel règlement sont entre les mains d’autres parties ? Ce n’est peut-être plus àGenève qu’un futur règlement sera obtenu, mais plus loin, au bord de la mer Noire, dans la ville russe de Sotchi, oùde nombreuses rencontres se sont déroulées au cours des mois précédents, tantôt entre Russes, Turcs et Iraniens, tantôt entre le président russe lui-même, Vladimir Poutine, et son homologue syrien, Bachar Al-Assad. Et où un «Congrès pour le dialogue national syrien »est prévu en janvier-février prochains, notamment pour élaborer un nouveau projet de Constitution pour la Syrie. En effet, au moment même oùse tenaient les pourparlers de Genève 8, Vladimir Poutine effectuait, le 11 décembre, une visite éclair sur la base militaire russe de Hmeimim en Syrie, d’oùil a déclaréque la Russie avait rempli ses objectifs militaires dans ce pays et que la bataille a étéremportée par le régime de Damas et ses alliés, avec l’aide de l’armée russe, contre les terroristes.

Et que, par conséquent, un retrait d’une «partie significative »des forces russes déployées en Syrie serait opéré. Si le retrait russe n’est que partiel, il est hautement significatif. «C’est un indice que, sur le plan militaire au moins, la bataille est sur le point d’être tranchée en faveur du régime », estime la chercheuse Mona Soliman, professeure de sciences politiques àl’Universitédu Caire. «Depuis que la Russie était intervenue militairement en Syrie, la donne a complètement changé. Le régime contrôle aujourd’hui 80 % du territoire. Dans sa lutte antiterroriste, la Russie a, en effet, aussi écrasé la rébellion armée », explique la chercheuse, qui estime ainsi que ces évolutions préparent le terrain àun règlement politique. «En fait, Poutine a déjà entamé ce processus à Astana et à Sotchi, à travers sa coopération avec Ankara et Téhéran sur le dossier syrien », rappelle-t-elle.

Mission accomplie ?

Les évolutions sur le terrain ont donc imposédes changements diplomatiques, notamment dans la position des forces régionales et internationales àl’égard de Bachar Al-Assad. En effet, il suffit de comparer la situation qui prévalait en 2011-2012, lorsque la crise était àses débuts, et le soutien qu’avait alors Assad, àla situation actuelle. «Qui parle aujourd’hui du départ d’Assad ? Même ceux qui le revendiquaient ont changé, ou au moins atténué, leur position, comme l’Europe, les Etats-Unis et la Turquie, et ça c’est un indice à ne pas négliger », affirme Mona Soliman. Moscou a donc de quoi s’enorgueillir. Pourtant, le plus dur reste àfaire. Malgréle relatif succès des quatre «zones de désescalade »instaurées sur le terrain avec l’aide de l’Iran et de la Turquie, et ce, àtravers les différentes discussions d’Astana, Moscou peine àlancer un véritable processus politique. Et le «Congrès du dialogue national », censéréunir àSotchi toutes les composantes politiques et ethniques du pays, et déjàreportétrois fois, démontrera si, après les armes, Moscou pourra passer sérieusement àl’étape suivante. Pour l’heure, la première mission de Moscou, celle de sauver Bachar Al-Assad et de lui garantir son maintien au pouvoir, a étéaccomplie. La plus importante, en revanche, celle de rétablir la paix, ne l’est pas encore. Et c’est làle plus gros défi àl’heure actuelle. Car, malgréla supérioritédu régime, toutes les composantes nécessaires àun règlement définitif ne sont pas encore réunies. «On peut penser avoir gagné une guerre territoriale, ce qui est temporaire, mais il faut gagner la paix », a déclaréStaffan de Mistura, en réaction àl’annonce de «mission accomplie »faite par Poutine. Et de Mistura d’appeler le président russe à«convaincre le gouvernement (syrien) qu’il n’y a plus de temps à perdre. La Russie doit avoir le courage de pousser le gouvernement syrien à accepter une nouvelle Constitution et de nouvelles élections, mais avec l’Onu, sinon, ça ne vaut rien ». Un appel qui lui a valu la colère de Damas. «Nous avons indiqué à l’envoyé spécial qu’il avait commis une erreur », a réagi le chef de la délégation gouvernementale syrienne àGenève, Bachar Al-Jaafari, estimant que son rôle de médiateur est ainsi discrédité, «ce qui affecte les discussions de Genève dans leur ensemble », selon Al-Jaafari.

Contradiction

Ce qui nous ramène àune autre problématique : Moscou est certes maître du jeu, il n’en demeure pas moins qu’il ne peut pas, seul, ramener la paix en Syrie. Poutine l’a lui-même dit àHmeimim : «Les conditions sont réunies pour un règlement politique du conflit sous l’égide de l’Onu ». Lancée face àBachar Al-Assad, la phrase sonne comme une mise en demeure. Car même s’il est indéniable qu’en invitant Assad àSotchi et en le rencontrant ànouveau àHmeimim àmoins d’un mois d’intervalle, Poutine a rappeléàtous les acteurs de la crise que le président syrien reste un élément incontournable de l’équation syrienne. Il est également clair que la Russie veut trouver au plus vite une porte de sortie de la crise. Et qu’elle est consciente que ce n’est pas si facile que cela. Il y a, en effet, contradiction : sur le terrain, la question est quasiment tranchée, mais ceci ne signifie pas pour autant que la partie victorieuse, àsavoir le régime, est capable d’imposer «sa »solution. Ni que la partie vaincue, àsavoir l’opposition, est prête àlâcher du lest. En effet, jusqu’alors, les négociations politiques ont systématiquement achoppésur la question du maintien ou non de Bachar Al-Assad. D’après l’analyste Ahmad Youssef, professeur de sciences politiques àl’Universitédu Caire, «l’heure est au règlement, mais ça reste très compliqué. Les représentants du régime aux négociations ne comptent pas faire de concessions sur leurs revendications, et cela ne concerne pas uniquement le maintien d’Assad. D’autres problèmes surgiront quand les discussions aborderont la Constitution, etc. Du côté de l’opposition, elle est certes vaincue, mais elle n’ose pas aujourd’hui renoncer à sa principale revendication, le départ d’Assad. Ce serait, pour elle, une trop grosse concession. Or, en exigeant qu’il parte avant la période de transition, l’opposition fait de mauvais calculs. Et elle sera sans doute contrainte de mettre de l’eau dans son vin ». Pire encore, estime Mona Soliman, qui affirme que l’opposition est ellemême divisée sur cette question. «Et cette division est l’une des raisons de l’échec des négociations de Genève », précise-t-elle. La chercheuse explique que l’opposition syrienne est séparée en trois principales entités : la plateforme du Caire, celle de Moscou et celle de Riyad. Cette dernière étant la plus intransigeante, vu qu’elle est soutenue par l’Arabie saoudite, fervent partisan du départ d’Assad. «Le but était que ces trois plateformes forment une délégation unie à Genève, elles l’ont fait, mais une fois sur place, les divergences internes ont surgi ». Comme Ahmad Youssef, Mona Soliman pense que les positions des uns et des autres sont susceptibles de changer dans la période àvenir, celle des «tactiques de négociation », oùchacun «mijote »sa stratégie àvenir. On se retrouve donc face à, d’un côté, un fossémajeur entre l’opposition et le régime, et de l’autre, des différends au sein même de l’opposition. Tout cela au moment oùles acteurs régionaux et internationaux font du forcing pour parvenir àun règlement. «Sotchi peut constituer un nouveau départ, mais à condition que suffisamment de parties y participent, et que ces parties se montrent prêtes à rapprocher leurs vues de manière à ce qu’une quelconque porte de sortie soit trouvée », conclut Ahmad Youssef.

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