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Wahid Abdel-Méguid : Le Caire cherche à raisonner tous les acteurs de la crise

Samar Al-Gamal, Mercredi, 15 novembre 2017

Wahid Abdel-Méguid, président du Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, estime qu’une escalade au Liban ne serait pas dans l’intérêt de la région.

Al-Ahram Hebdo : Quels étaient les objec­tifs de Saad Hariri en annonçant sa démis­sion de la tête du gouvernement libanais ?

Wahid Abdel-Méguid : Je crois que l’objectif était de créer une crise politique de nature à faire pression sur le Hezbollah et sur les autres par­ties, notamment le président Aoun, pour les amener à faire des concessions qu’ils n’ont pas faites lors des arrangements qui ont donné lieu à la naissance de ce gouvernement. Apparemment, il y avait une certaine conviction que les ententes actuelles ne sont plus utiles en dépit des tenta­tives pour rétablir la confiance entre les mouve­ments de Aoun et de Hariri qui devaient mener à contrecarrer le Hezbollah.

Quels sont alors les possibles scénarios de la crise actuelle ?

— Le premier scénario est d’ordre politique, et concerne le statut du gouvernement libanais qui, jusqu’à ce moment, continue à travailler. La démission est encore incomplète car elle n’a pas été acceptée par le président qui veut se donner davantage de temps, pour « attendre le retour de Hariri ». Cette situation dépend surtout de l’at­tachement de l’Arabie saoudite à cette démis­sion, surtout qu’elle insiste à ce que la politique jusque-là adoptée par Hariri avec le Hezbollah était inefficace et qu’il est temps d’entamer un affrontement.

— Le Liban, qui est parvenu à survivre sans président pendant deux ans et demi, pourra-t-il survivre sans chef de gouverne­ment ?

— Vivre sans chef d’Etat au Liban est beau­coup plus facile que de vivre sans premier ministre. Le tout dépend de la position qu’adop­tera le mouvement du Futur de Saad Hariri. Pour l’instant, et à part un court appel télépho­nique entre Hariri et Fouad Séniora, le mouve­ment est incapable de communiquer avec le chef du gouvernement pour examiner les options. Une démission collective des ministres sunnites menacera la survie du cabinet et enfon­cera le Liban davantage dans la crise. Michel Aoun sera obligé dans ce cas de nommer d’autres ministres, mais en l’absence d’un com­posant très important de la vie politique, à savoir les sunnites. Un tel scénario mettra sur la sellette la légitimité du gouvernement.

Il y a aussi un scénario économique dans lequel nous pouvons nous attendre à des pres­sions saoudiennes pour stopper les exportations libanaises vers le Golfe et arrêter le transfert d’argent des expatriés libanais vers les banques libanaises.

— Riyad peut-il opter pour une telle mesure ?

— Ce scénario dépend de l’implication d’autres pays du Golfe, car son adoption par la seule Arabie saoudite ne serait pas efficace.

Le problème d’un tel choix c’est qu’il peut donner l’occasion à d’autres pays de la région, les ennemis de l’Arabie, de s’impliquer en aidant le Liban à alléger ces pressions, comme ce fut le cas avec le Qatar. Même Doha a joué ce rôle, ainsi que l’Iran, et probablement la Turquie, pour tirer profit de la situation. Les scénarios sont compliqués et les choix entre eux sont difficiles, car ils peuvent réaliser certains des objectifs saoudiens, mais avec des répercus­sions négatives sur l’Arabie elle-même et sur sa politique dans la région. Tout recul de l’in­fluence saoudienne au Liban serait en faveur de Téhéran.

Est-ce qu’une intervention militaire au Liban fait partie de ces scénarios ?

— Sur le très court terme, c’est-à-dire dans les trois prochains mois, je crois qu’une opéra­tion militaire n’est pas à l’horizon. Et dans ce genre de crise, il est difficile de faire des pro­nostics sur une longue durée. J’écarte cette possibilité qu’elle soit du côté saoudien ou israélien. Une intervention saoudienne néces­site une certaine couverture internationale, surtout américaine. Ceci exige aussi un accord avec la Jordanie, car si les F15 et F16 saou­diens cherchaient à mener des opérations contre les bastions du Hezbollah, ils devraient s’arrêter pour s’approvisionner en carburant, car nous parlons d’une distance de 900 km au moins. C’est une option très compliquée mili­tairement et politiquement. Riyad pourrait, selon certaines sources, tenter de convaincre Washington d’attaquer le Hezbollah sous la houlette de la coalition internationale de la lutte contre le terrorisme, mais même cette option exige beaucoup plus de temps, et certes, des pays membres de la coalition s’y oppose­ront.

Côté israélien, Tel-Aviv n’a aucune raison logique ou urgence de mener une nouvelle guerre au Liban, notamment après sa malheu­reuse expérience en 2006. Israël traite le dossier des armes du Hezbollah à sa façon en intercep­tant leur acheminement ou encore en bombar­dant des positions du mouvement en Syrie. Le Hezbollah non plus semble loin de vouloir pro­voquer les Israéliens.

Est-ce qu’on peut voir ce qui se passe au Liban indépendamment des développements régionaux en Syrie et au Yémen ?

— Le Liban a toujours été un théâtre de guerre par procuration entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Ce qui est nouveau c’est que Riyad, avec toutes les turbulences sur la scène locale, pousse le conflit vers une nouvelle étape dans laquelle les Saoudiens ne se contentent pas d’adopter une position défensive contre Téhéran dans la région, mais plutôt offensive, surtout au Liban. C’est dans ce contexte qu’on peut interpréter la démission de Hariri. C’est pourquoi une inter­vention des pays de la région pour contourner cette crise est plus que nécessaire, notamment de la part de l’Egypte, car l’escalade menacera la stabilité relative du Liban, mais aussi celle de toute la région.

— Quelles propositions peut avancer l’Egypte qui a dépêché son ministre des Affaires étrangères pour une visite dans la région axée sur cette question ?

— D’abord, de lancer un appel au calme, puis de tenter d’établir des contacts entre Hariri et Aoun pour convaincre ce dernier d’entamer un réel dialogue national où l’on évoquera les armes du Hezbollah. Ainsi, Hariri retirera sa démission sur la base d’un arrangement déclaré. Le Caire cherche à raisonner tous les acteurs de la crise, car la présence du mouvement de Hariri au sein du processus politique est primordiale et permet de limiter le pouvoir du Hezbollah et non pas le contraire. L’Egypte est ainsi appelée à mener des discussions avec Riyad sur les futurs scénarios et leurs répercussions, notam­ment celui qui consiste à laisser le Liban sous l’emprise iranienne en cas du maintien de cette escalade. Je crois que Le Caire cherche égale­ment à convaincre les Saoudiens à consacrer leurs efforts en ce moment sur la scène au Yémen et à achever cette guerre sur une victoire au lieu d’ouvrir un nouveau front.

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