Mercredi, 19 juin 2024
Dossier > Dossier >

Le Liban, terrain d’une crise latente

Abir Taleb, Mercredi, 15 novembre 2017

Intrinsèquement liée au contexte régional, la crise libanaise engendrée par la démission du premier ministre, Saad Hariri, est le reflet de la tension entre l'Iran et l'Arabie saoudite. Une tension qui risque de s'exacerber.

Le Liban, terrain d’une crise latente
La démission de Saad Hariri intervient dans un climat régional tendu.

Encore une fois, le Liban, ce petit pays d’à peine un peu plus de 10 000 km2 et de 6 millions d’habitants, victime de sa géographie (il est confiné entre la Syrie et Israël d’un côté, et la Méditerranée de l’autre) et où vivent 17 communautés religieuses différentes, se trouve, malgré lui, au centre des rivalités régionales. Encore une fois, le Liban trouve son sort intrinsèquement lié à la donne régionale. Cette fois-ci, le pays du Cèdre est au centre du conflit latent, et éternel, entre l’Arabie saoudite et l’Iran, les deux principales puissances régionales. Un conflit qui a fini par se transformer, parfois à tort, en une confrontation entre les sunnites et les chiites. Avec une différence de taille : si dans le passé, les choses se faisaient en catimini ou par acteurs interposés, le bras de fer entre Téhéran et Riyad est passé à une vitesse supérieure, et surtout, à un face-à-face quasi direct. Car le premier ministre libanais démissionnaire, Saad Hariri, n’a de cesse de le répéter : sa démission a pour cause la « mainmise » de l’Iran et du Hezbollah, membre de son gouvernement et proche de Téhéran, sur les affaires intérieures du Liban.

Une accusation lancée par Hariri mais aussi par Riyad : le ministre saoudien chargé des Affaires du Golfe, Thamer Al-Sabhane, a notamment déclaré le 6 novembre à la chaîne de télévision Al-Arabiya que les actes « d’agression » du Hezbollah seraient « considérés comme une déclaration de guerre contre l’Arabie saoudite par le Liban et par le parti libanais du diable ».

Mais il ne s’agit pas que du Liban. Téhéran est pointé du doigt pour son ingérence dans plusieurs autres pays arabes. En Syrie, où l’entrée en jeu, il y a plus d’un an, de la Russie, alliée de Damas et de Téhéran, a changé la donne, faisant pencher la balance nettement du côté du régime du président Bachar Al-Assad et où Téhéran affiche de plus en plus ouvertement son engagement : le 8 novembre, Ali Akbar Velayati, principal conseiller du guide suprême de la République islamique, a promis mercredi lors d’une visite à Alep la reconquête de la province d’Idlib tenue par les rebelles syriens, tout en vantant les succès des alliés de Téhéran dans l’ensemble du Proche-Orient.

En Iraq, pays à majorité chiite, où les milices chiites ayant contribué à l’éviction de Daech, les fameuses « Hachd Chaabi » ont été soutenues, armées et financées par l’Iran.Et surtout au Yémen, où c’est carrément une guerre par procuration qui a lieu : une coalition, dirigée par l’Arabie saoudite et soutenant les forces de l’actuel président du Yémen, Abd-Rabbo Mansour Hadi, mène depuis 2016 une guerre contre les Houthis, alliés de Téhéran. Ainsi, parallèlement à la crise née de la démission, le 4 novembre, du premier ministre libanais, Riyad accusait la semaine dernière l’Iran « d’agression directe » qui pourrait équivaloir à « un acte de guerre », après le tir d’un missile en direction de l’aéroport international de Riyad par les rebelles yéménites houthis. Le texte insiste sur « le droit du Royaume saoudien à répondre à l’Iran au moment approprié et de manière appropriée ». En réponse, l’Iran a démenti toute implication, appelant Riyad à ne pas jouer avec le feu.

Prochaine réunion de la Ligue arabe

« Il y a un certain durcissement de la position saoudienne vis-à-vis de l’Iran depuis un certain temps. Aujourd’hui, les Saoudiens veulent être plus fermes avec Téhéran, ils sont plus offensifs qu’ils ne l’étaient auparavant. C’était clair avec le Yémen, c’est encore plus clair avec ce qui se passe actuellement au Liban. Les Saoudiens veulent transmettre le message qu’ils sont prêts à contre-attaquer face aux velléités d’hégémonie iraniennes dans la région », explique Dr Hicham Mourad, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire.

En effet, l’Arabie saoudite veut mobiliser les autres pays arabes. A la demande de Riyad, les chefs de la diplomatie des pays arabes se réuniront « en urgence » dimanche prochain au siège de la Ligue arabe, pour discuter des « violations » de l’Iran dans la région. « Les violations commises par l’Iran dans la région arabe sapent la sécurité et la paix, non seulement dans la région arabe, mais dans le monde », selon Riyad. La requête de l’Arabie saoudite concerne le missile tiré le 4 novembre par les rebelles yéménites houthis. Riyad a également mentionné l’incendie d’un pipeline qui a interrompu momentanément, samedi 11 novembre, l’approvisionnement de Bahreïn en pétrole saoudien. Manama, allié de l’Arabie saoudite, a dénoncé un « acte de sabotage (...) et de terrorisme » de la part de l’Iran, qui a également démenti.

Rhétorique de guerre

Riyad fait donc monter la tension. Mais il n’est pas le seul. Côté yéménite, le site Internet Saba, proche des Houthis, rapporte que de nouveaux tirs de missiles sur l’Arabie saoudite sont envisagés par les dirigeants houthis, et cela « afin de répondre à la guerre saoudienne soutenue par l’Amérique, la Grande-Bretagne et Israël ». Côté iranien, le président Hassan Rohani s’est, lui aussi, montré menaçant. « Vous connaissez la puissance et la place de la République islamique, a-t-il lancé à l’adresse des dirigeants saoudiens. Des plus grands que vous n’ont rien pu faire contre le peuple iranien. Les Etats-Unis et leurs alliés ont mobilisé tous leurs moyens contre nous et n’ont rien pu faire ». Côté libanais, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a accusé Riyad d’avoir demandé à Israël d’effectuer une opération militaire contre le Liban. « Ce qu’il y a de plus dangereux, c’est inciter Israël à frapper le Liban », a-t-il dit dans un discours qu’il a fait après l’annonce de la démission de Hariri. « Nous sommes aujourd’hui plus forts », a-t-il ajouté, mettant Israël en garde « contre un mauvais calcul (stratégique) ».

Mais jusqu’où peut aller la confrontation ? Certains experts politiques vont jusqu’à prévoir une guerre qui serait déclenchée bientôt par l’Arabie saoudite contre l’Iran et le Hezbollah sur le territoire libanais. Les médias libanais en parlent de plus en plus, les demandes de certains pays du Golfe arabe comme l’Arabie saoudite, le Koweït, les Emirats arabes unis appelant leurs ressortissants à quitter immédiatement le Liban ont animé la crainte des Libanais qui ont indiqué que la cuisine guerre est presque cuite … Mais entrer dans une guerre n’est pas une décision facile. Selon Mohamad Mohsen Aboul-Nour, spécialiste des affaires iraniennes, « les conséquences régionales risquent d’être graves, la politique du Hezbollah au Liban et celle de l’Iran chez ses voisins peuvent embraser la totalité de la région ».

Pour l’heure, ce qui est sûr, c’est que la confrontation Iran-Arabie se fait de plus en plus ouvertement. « On est passé d’un conflit par acteurs interposés, comme en Syrie, à une confrontation plus directe », explique Hicham Mourad, qui estime que « Riyad ne va pas céder et est prêt à aller encore plus loin, à nous surprendre encore plus ». Quant aux Iraniens, souligne-t-il, « ils vont réagir en renforçant leurs soutiens régionaux, qui se feront de plus en plus à découvert. Désormais, tous les acteurs vont jouer à cartes ouvertes, que ce soit avec le Hezbollah, les Houthis, ou le régime de Bachar Al-Assad ».

Quelle chance pour le dialogue ?

Un jeu à haut risque, renchérit l’analyste politique Hassan Nafea, selon lequel « la crise actuelle est grave car l’Arabie saoudite considère l’Iran comme son plus grand ennemi. Riyad est donc prêt à aller jusqu’au bout dans sa confrontation avec l’Iran. Or, ce jusqu’au boutisme est très risqué. Certes, il y a des différends entre le monde arabe et l’Iran, mais il serait erroné d’entrer en guerre d’autant plus qu’il faut d’abord garantir une certaine unité arabe. Entrer dans un conflit armé serait une erreur politique, et les alliés de l’Arabie doivent privilégier la voix de la raison et du dialogue ».

C’est justement ce que tente de faire Le Caire. C’est dans cette optique que le ministre des Affaires étrangères, Sameh Choukri, a entamé dimanche 12 novembre une tournée dans le Golfe afin de plaider pour des solutions politiques, alors que le président Abdel-Fattah Al-Sissi a mis en garde la semaine dernière contre une escalade de la tension entre l’Arabie saoudite et l’Iran, qui pourrait mener à une guerre. Le président, qui s’exprimait en marge du Forum mondial sur la jeunesse organisé à Charm Al-Cheikh, a déclaré que ce problème devrait être abordé « de façon extrêmement prudente », tout en réitérant le soutien égyptien à l’Arabie saoudite et en rappelant que la sécurité des pays du Golfe était « une ligne rouge ». Outre l’Egypte, la France a, elle aussi, tenté d’apaiser les esprits. Dans une escale surprise à Riyad jeudi 7 novembre, le président français, Emmanuel Macron, a souligné auprès de ses interlocuteurs saoudiens « l’attachement de la France à la stabilité du Liban ».

En fait, le seul espoir pour le Liban, où se cristallise aujourd’hui le bras de fer Riyad-Téhéran, c’est que la mémoire des 15 années de guerre civile est encore vive. Et que les Libanais, au moins une bonne partie d’eux, vont tout faire pour éviter de se lancer dans une aventure de ce genre. Mais dans cette crise, le Liban n’est qu’un des acteurs. Et face à une Arabie saoudite qui se veut ferme, et à un Iran porté par ses prouesses régionales, tous les scénarios restent ouverts.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique