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Egypte-France : Des relations au beau fixe

Aliaa Al-Korachi, Mardi, 31 octobre 2017

Renforcement des relations bilatérales, lutte antiterroriste, conflits régionaux. Tels étaient les dossiers au menu de la visite qu'a effectuée la semaine dernière le président Abdel-Fattah Al-Sissi en France.

Egypte-France : Des relations au beau fixe
(Photo : AFP)

Le président Abdel-Fattah Al-Sissi est reçu en grande pompe à Paris. Les Rafale français ont accompagné l’avion présidentiel de Sissi une fois entré dans l’espace aérien français, où il a entamé une visite de 4 jours qui a pris fin jeudi 26 octobre. Devant les caméras, lors d’une conférence de presse commune à l’Elysée, les deux présidents Abdel-Fattah Al-Sissi et Emmanuel Macron affichent une entente presque parfaite ; pour Sissi, cette visite est « une nouvelle impulsion pour renforcer la coopération entre les deux pays », pour Macron, il s’agit « d’un partenariat stratégique dans un environnement régional complexe et troublé, qui unit d’une rive à l’autre de la Méditerranée l’Egypte et la France ».

Politique, économie, armement et culture, l’agenda de la visite a été dense et varié. Il s’agit en fait de la troisième visite du président Abdel-Fattah Al-Sissi en France, mais de sa première rencontre officielle avec le président français depuis son accession au pouvoir. Selon Ahmed Youssef, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, la troisième visite de Sissi à Paris est considérée comme la plus importante par rapport aux autres visites de la France du point de vue de la forme et du contenu. « C’est une visite qui a réussi à réaliser ses objectifs politiques et économiques et dont les échos ne vont pas retarder de consolider la coopération entre les deux pays dans les différents domaines », dit le politologue. Avis partagé par Mona Salmane, chercheuse dans les affaires internationales à la faculté des sciences politiques de l’Université du Caire, qui explique que les relations franco-égyptiennes se sont beaucoup évoluées des « bonnes relations commerciales et sécuritaires » sous Hollande à un « partenariat stratégique » sous Macron qui adopte, comme l’explique la chercheuse, une politique plus réaliste et plus dynamique concernant la politique française au Moyen-Orient.

Une visite qui a une double importance « du point de vue temporel », estime de son côté Bassem Rashed, spécialiste des affaires européennes. D’une part, les deux pays affrontent actuellement « des menaces sécuritaires communes », représentées par les risques d’expansion de Daech après sa défaite en Iraq et en Syrie dans l’est de la Libye. Une défaite qui présente des menaces d’infiltration des combattants et des armes en Egypte d’un côté, et de celle des migrants clandestins et des cellules dormantes vers l’Europe d’un autre côté, précise le spécialiste. Autre importance, ajoute Rashed, « la nature du rôle actif joué actuellement par les deux pays, chacun dans sa sphère : une France forte au sein de l’Union européenne après le retrait de la Grande-Bretagne, et l’Egypte un acteur-clé dans le règlement de plusieurs dossiers régionaux ».

Parmi les caractéristiques importantes de cette visite, du point de vue de la forme protocolaire, comme le note le rapport de l’Organisme général des informations, c’est que le président a tenu à visiter les sièges des différentes institutions politiques françaises et à rencontrer d’une manière individuelle leurs dirigeants. Du palais de l’Elysée, pour un tête-à-tête avec le président français Macron, au palais de Matignon, résidence du chef du gouvernement, le président Sissi a également rencontré le président du Sénat et celui de l’Assemblée nationale, le secrétaire général de l’Organisation de coopération et de développement économiques, ainsi que les ministres des Affaires étrangères, de l’Intérieur, de la Défense et de l’Economie et des Finances. A ceci s’ajoute la rencontre avec les chefs de 25 entreprises les plus importantes en France. « Tout ceci démontre l’importance qui a été attachée à la visite du président de la part de la France qui parie sur le rôle régional croissant de l’Egypte, notamment dans les dossiers stratégiques dans la politique arabe de la France, comme la Libye et la Syrie, la lutte contre le terrorisme et le processus de paix », estime Youssef, avant d’ajouter que « pour Le Caire, le rapprochement avec Paris représente une voie vers davantage de coopération avec l’Union européenne, et pour Paris, l’Egypte est le portail vers l’Afrique, le Moyen-Orient et le sud de la Méditerranée ».

Coopération économique, militaire et culturelle

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La France a vendu en 2015 à l'Egypte deux navires de guerre de type Mistral.

Une visite qui a été aussi fructueuse sur le plan bilatéral, explique Mona Salmane. Les chiffres le montrent bien. Au Quai d’Orsay, Le Caire et Paris ont signé 17 accords et des protocoles d’entente d’une valeur de 400 millions d’euros dans les domaines des énergies traditionnelles et renouvelables, d’infrastructure et de transport (voir article page 4). Selon Rashed, « c’est un signe que la France est confiante quant aux réformes économiques menées par le gouvernement égyptien. Ceci nécessite de l’autre côté un travail acharné de la part du gouvernement pour que ces protocoles puissent être mis en exécution ».

Sur le plan culturel, une série de manifestations culturelles en France et en Egypte est prévue de voir le jour, et 2019 a été déclarée par les deux présidents « l’année de la culture et du tourisme français en Egypte » à l’occasion de la célébration du 150e anniversaire de l’inauguration du Canal de Suez.

Quant à la coopération militaire, celle-ci « a témoigné d’un essor qualitatif sans précédent au cours des trois dernières années, et va être encore plus étroite dans la période à venir », comme le prévoit Nasr Salem, expert militaire. Depuis 2015, l’Egypte a conclu des contrats d’armement avec la France pour plus de 6 milliards d’euros comprenant notamment 24 avions de combat Rafale, une frégate, deux porte-hélicoptères Mistral et des missiles. « Il est clair qu’il ne s’agit pas seulement pour la France de vendre des armes mais plutôt de renforcer les capacités militaires de l’armée égyptienne », ajoute Salem.

Dossiers régionaux : Convergence des positions

Mais c’est le volet sécuritaire qui a été prédominant dans cette visite, selon Tareq Fahmi, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire. Pour preuve, le président Sissi a commencé sa visite en France par une rencontre avec la ministre française de la Défense, Florence Parly, et l’a terminée par une autre rencontre avec le ministre français de l’Intérieur, Gérard Collomb.

Sur le plan politique donc, la lutte contre le terrorisme, le règlement des conflits en Libye et en Syrie ont été les dossiers prioritaires de la visite, comme l’indique Fahmi. Il prévoit qu’on va témoigner dans la période à venir « d’une coordination au plus haut niveau » entre les deux pays autour du règlement de ces dossiers stratégiques, autour desquels « la France et l’Egypte sont sur la même longueur d’onde. Les mots de Macron, lors de la conférence de presse, le montrent bien : Nous sommes convenus d’agir ensemble sur ces différentes crises régionales et d’avoir une action diplomatique articulée partout pour oeuvrer à la stabilité régionale

En fait, les discussions ont été en grande partie consacrées à la lutte contre le terrorisme. Dans ce dossier, le président français s’est engagé à se tenir aux côtés de l’Egypte dans sa lutte contre le terrorisme, puisque « la sécurité de ce pays ami, c’est aussi notre propre sécurité ». La mobilisation de certains médias français contre la situation des droits de l’homme en Egypte n’a pas trouvé d’écho au sein de l’Ely­sée. Macron se défend : « Je suis conscient du contexte sécuritaire et des conditions dans lesquelles le président Sissi opère. Il a un défi : la stabilité de son pays, la lutte contre les mou­vements terroristes ». Macron a refusé de « donner des leçons » sur les droits de l’homme « hors de tout contexte ». Selon Rashed, « la position claire de Macron envers la question des droits de l’homme en Egypte pourrait par la suite changer la vision européenne d’une manière positive envers ce sujet ».

Quant à la Libye, les deux présidents se sont mis d’accord sur le fait qu’il n’y a pas de solution militaire à la crise en soutenant la feuille de route des Nations-Unies. Cette convergence de positions entre les deux pays concernant le conflit libyen pourrait aider à concrétiser rapidement un règlement poli­tique de la crise qui ne serait en fin de compte « qu’un règlement égypto-français », puisque l’Egypte est actuellement le grand acteur arabe en Libye en soutenant l’armée nationale libyenne du maréchal Khalifa Haftar, tandis que la France est le plus grand acteur euro­péen dans ce dossier, qui a lancé une initiative du règlement nommé « Déclaration de Paris », en juillet dernier.

Les deux pays se sont trouvés aussi sur la même longueur d’onde à propos de la Syrie, comme l’a affirmé Macron : « Sur la Syrie, là aussi, nous agirons de concert ». Le Caire et Paris ne conditionnent pas le départ de Bachar Al-Assad pour entamer le règlement politique comme l’exigent les autres acteurs régionaux et internationaux dans ce conflit. « La France parie aussi sur son allié égyptien de faire réussir son initiative concernant la création d’un groupe de contact afin de trouver avec l’ensemble des acteurs un calendrier de tran­sition politique pour la crise syrienne ». Et « ceci, grâce à son impartialité et sa crédibi­lité auprès des différents protagonistes du conflit locaux et internationaux », conclut Mona Salmane.

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