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Crise syrienne : Le Caire s’engage davantage

Aliaa Al-Korachi, Mercredi, 16 août 2017

Hôte et médiateur de deux accords de cessez-le-feu en Syrie, l’Egypte a marqué récemment un grand retour dans le dossier syrien après avoir adopté, pendant plusieurs années, une politique plutôt prudente.

Crise syrienne : Le Caire s’engage davantage
La vie reprend à Homs, après la trêve signée le 3 août, grâce à une médiation égyptienne (Photo : AFP)

Sur la corniche du Nil, une effervescence diplomatique est à son comble dans les enceintes du ministère des Affaires étrangères égyptien. Objectif : relancer les efforts en vue d’un règlement du conflit syrien. Des efforts qui ont commencé à donner leurs fruits : sous la médiation égyptienne, deux accords sur le fonctionnement des zones de désescalade en Syrie ont été signés au Caire, à l’issue de pourparlers entre les militaires russes et l’opposition syrienne.

Le premier accord a été signé le 22 juillet, pour la mise en place d’une zone de désescalade dans la Ghouta orientale. Une semaine après, le 3 août, l’Egypte a négocié un autre accord avec succès. Cette fois-ci, il s’agit de créer une zone de désescalade dans la banlieue nord de la province syrienne de Homs. Parmi les clauses de ces accords, il est inscrit que l’Egypte est « le superviseur » et la Russie est « le garant » de la mise en oeuvre du cessez-le-feu sur le terrain. Des informations circulent également indiquant que la médiation égyptienne s’active ces jours-ci pour sécuriser une troisième zone à Idlib.

Réussir en une très courte durée dans ce que 6 rounds des négociations d’Astana ont échoué à faire a repositionné aujourd’hui l’Egypte comme étant un médiateur incontournable dans la crise syrienne, comme l’explique Ahmad Youssef, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire. « Il est évident que le rôle égyptien progresse vers plus d’efficacité et on pourrait témoigner dans les jours à venir la signature d’autres accords de trêve sous le parrainage de l’Egypte », prévoit le politologue. Et d’ajouter : « Ce rôle accru de l’Egypte marque un grand tournant dans la politique égyptienne envers la crise syrienne adoptée depuis le déclenchement de la crise en 2011. Celle-ci virait entre des positions tellement prudentes ne dépassant pas les limites des déclarations ou des positions tellement fausses portant un caractère confessionnel, prises au cours du règne des Frères musulmans, en appelant à la rupture diplomatique avec le régime syrien et le Djihad en Syrie ».

Un médiateur incontournable

Ce changement de politique égyptienne en Syrie, comme l’explique Sameh Rashed, spécialiste des affaires régionales au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, intervient en fait dans une période très décisive et importante dans la crise, « une période de transition entre les conflits militaires et les règlements politiques », après que les rapports de force militaires sur le terrain eurent commencé à se changer en faveur des forces gouvernementales ainsi que l’atténuation des combats à cause du retrait de Daech des grandes villes syriennes.

Plusieurs facteurs ont pavé le chemin pour que l’Egypte devienne aujourd’hui « l’interlocuteur convenable au temps convenable » auprès de quasi tous les protagonistes du conflit, locaux et internationaux, à l’exception certainement des acteurs régionaux comme la Turquie et le Qatar et les groupes djihadistes qu’ils soutiennent sur les territoires syriens. Ces derniers « voient d’un mauvais oeil la rentrée diplomatique de l’Egypte dans le dossier syrien comme une perte de leur influence sur le terrain », dit Youssef.

En fait, c’est « la vision égyptienne évidente et bien définie pour le règlement du conflit syrien » qui a pu prouver avec le temps sa crédibilité, comme l’explique l’ambassadeur Hassan Rakha, membre au Conseil égyptien des affaires étrangères, qui a placé l’Egypte aujourd’hui au premier plan dans les pourparlers de paix entre le régime et les groupes d’opposition modérés. Les cinq déterminants principaux sur lesquels la vision égyptienne est basée pour le règlement de la crise syrienne ont été déterminés par le président Abdel-Fattah Al-Sissi, en août dernier : le respect de la volonté des Syriens, la recherche d’une solution pacifique à la crise, le maintien de l’intégrité territoriale syrienne, le désarmement des milices et des groupes extrémistes, la reconstruction de la Syrie et l’activation des institutions de l’Etat. Cette vision a aidé l’Egypte, comme l’ajoute le diplomate, à maintenir toujours une diplomatie équilibrée entre opposition et régime syrien. « Alors que les rencontres secrètes aussi que publiques entre les autorités des renseignements égyptiens et syriens, au cours des trois dernières années, n’avaient pas été interrompues, l’Egypte en parallèle a ouvertement accueilli et arrangé sur ses territoires plusieurs conférences de l’opposition syrienne de tous bords », dit Rakha.

Qassem Al-Khatib, une grande figure de l’opposition, membre du secrétariat du courant Al-Ghad Al-Souri lancé au Caire en 2016, a déclaré à l’Hebdo que c’est « l’impartialité de l’Egypte envers chacune des parties en conflit et sa non-implication avec aucun front ni groupe armé est la raison pour laquelle l’Egypte a été choisie comme médiateur des accords de cessez-le-feu concernant la Ghouta orientale et Homs. C’est un aspect unique que seule l’Egypte possède ». Il voit en outre que la présence de l’Egypte en tant que superviseur des accords de cessez-le-feu, est « un prélude d’un rôle arabe, jusqu’alors absent des pourparlers concernant la Syrie. Sa présence va créer un certain équilibre dans les discussions d’Astana, qui ne renferment aucune partie arabe », estime Al-Khatib.

Les outils de la diplomatie égyptienne

Donner la voix à des opposants syriens modérés et créer une opposition unifiée en vue d’une éventuelle résolution politique du conflit syrien ont été toujours le but du Caire, en arbitrant, depuis 2015, l’un des plus importants groupes d’opposition syrienne élargie, connu par « le groupe du Caire » ou « la plateforme du Caire ». Selon Al-Khatib, au cours des dernières années, Le Caire a fourni un grand soutien à ce groupe en facilitant le déplacement des membres du groupe et l’organisation des conférences. « Aujourd’hui, ce groupe est considéré comme l’un des principaux outils sur lequel l’Egypte va fortement s’appuyer dans ses tentatives de médiation dans les jours à venir », dit Tareq Fahmi, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire. C’est déjà en s’appuyant sur ce groupe que l’Egypte a pu mener ses deux médiations réussites à Ghouta orientale et à Homs. L’importance du « groupe du Caire », comme l’explique Rashed, réside dans la variété de sa composition par rapport aux groupes d’opposition, en regroupant à la fois des factions proches du régime syrien et de grandes figures de ladite « opposition interne ». Il représente aussi, comme dit Al-Khatib, un point de liaison entre les deux autres principaux groupes d’opposition : celui de Moscou et celui de Riyad.

Autre outil, comme l’ajoute Fahmi, « c’est la volonté claire et nette de la Russie, acteur international numéro 1 dans le conflit syrien, de pousser l’Egypte à jouer un rôle politique plus croissant en Syrie ». Cette ouverture russe envers l’Egypte concernant le dossier syrien a été prise après un consensus russo-américain de marginaliser la Turquie à cause de son alignement total aux groupes terroristes armés qui combattent le régime d’Assad, et de la violation d’Ankara de la souveraineté syrienne dans son combat contre les Kurdes. « En s’appuyant sur Le Caire, Moscou tente de combler le vide de l’absence d’un médiateur neutre et crédible dans les négociations du règlement de la crise syrienne », conclut-il.

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