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Rohani réélu, le duel politique continue

Rania Makram, Vendredi, 26 mai 2017

Le président iranien, Hassan Rohani, a été reconduit dans ses fonctions au grand dam des conservateurs. Mais le duel entre ces derniers et les réformateurs est loin d'être terminé.

Rohani réélu, le duel politique continue
(Photo : AFP)

L’élection présidentielle avait débuté avec le nombre record de 1 636 candi­dats, dont 6 ont été retenus par le Conseil des gardiens de la Constitution, l’institu­tion chargée de juger de la validité des candida­tures. Après la phase des débats, des affrontements et des échanges d’accusations, deux des six candi­dats se sont retirés de la course en faveur des deux favoris. Le président sortant, Hassan Rohani, a fini par l’emporter sur ses trois adversaires avec 57 % des voix pour un deuxième mandat, alors que les observateurs s’attendaient à un second tour face à son principal concurrent, le religieux conservateur Ibrahim Raisi, qui dirige le mausolée de Reza, huitième imam chiite.

Mais Rohani a pu remporter l’élection dès le premier tour en devançant son plus proche adver­saire de près de sept millions de voix. La participa­tion, forte, a été de 73 %. Indépendamment de leurs positions vis-à-vis de tel ou tel candidat, les piliers du régime ont tous appelé la population à participer à cette élection présidentielle, considérée comme une source de légitimité pour le système politique du pays.

La victoire des réformateurs gagne d’autant plus en importance que le principal adversaire de Rohani, Ibrahim Raisi, était soutenu par les institutions de l’Etat, notamment par le guide suprême l’ayatollah Ali Khamenei. La réélection de Rohani pèsera donc en faveur de l’aile des réformateurs modérés, surtout après leur succès aux élections législatives de février 2016 qui leur a permis de rafler les trente sièges impartis à la capitale, Téhéran.

Lors de son deuxième mandat, Rohani ne man­quera pas de capitaliser sur ce bloc parlementaire pour faire passer certaines lois favorisant les droits civiques et les libertés. Mais pour y parvenir, il devra composer avec les conservateurs radicaux qui ont la main haute sur les institutions-clés, notamment le pouvoir judiciaire qui ne cache pas son hostilité aux libertés publiques. En effet, la coalition des partis réformateurs et modérés partisans du président Hassan Rohani a dû affronter une importante oppo­sition de la part des conservateurs, à commencer par le guide suprême et les Gardiens de la révolution, l’armée d’élite du régime, voués à contrecarrer toute tentative pour propulser les réformateurs dans les cercles de prise de décision.

Ainsi, malgré sa réussite à finaliser un accord avec les grandes puissances sur le programme nucléaire iranien, permettant la levée des sanctions internatio­nales, Rohani n’a pas échappé aux critiques. Son incapacité à traduire cet accord en réussite écono­mique lui a valu les attaques de ses détracteurs, qui ont également dénoncé les concessions faites aux Etats-Unis lors des négociations. Ce genre de confrontation avec les conservateurs continuera pro­bablement, indépendamment des réussites que pour­rait achever la coalition des réformateurs modérés dirigée par Rohani.

Rohani réélu, le duel politique continue
La participation au scrutin était assez élevée avec un taux de 73 %. (Photo : AP)

Entre-temps ressurgira la question de la succession du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, âgé de 77 ans. L’influence de ce dernier sur la population, bien qu’importante, est aujourd’hui contestée. Certains esti­ment que le fait que Rohani a réussi dès le premier tour indique que la rue, particulièrement les jeunes, est opposée au courant politique qui reflète les choix du guide suprême. En fait, malgré des promesses électo­rales non tenues lors de son premier mandat, notam­ment en termes de libertés, le président réélu n’a pas perdu le soutien des Iraniens qui craignaient que sa défaite ne signifie un retour en arrière. « A mi-chemin, il n’y a pas de retour en arrière possible », était son slogan.

L’aile des réformateurs modérés aura désormais son mot à dire dans le choix du futur guide suprême au cas où celui-ci serait démis de ses fonctions ou décède­rait. Ce choix appartient à un comité tripartite formé du président de la République, du chef du pouvoir judi­ciaire et d’un troisième membre désigné par l’Assem­blée des experts.

Mais il se trouve que parmi les successeurs favoris de Khamenei figure le nom d’Ibrahim Raisi, candidat malheureux de l’élection présidentielle du 19 mai. D’ailleurs, certains observateurs pensent que la partici­pation de ce dernier à l’élection était destinée à le pré­senter au public pour augmenter ses chances de succé­der à Khamenei. Auquel cas, les conservateurs garde­ront ce poste pendant des années à venir.

Outre les libertés et l’ouverture au monde, le dossier économique a été l’un des principaux enjeux de cette élection et l'un des facteurs de la réélection de Rohani. A la différence de ses concurrents, qui ont adopté un discours populiste appelant le peuple à assu­mer les difficultés et les pressions étrangères sur l’Iran, le président réélu a promis d’améliorer la situation économique. Rohani a promis de récolter les fruits de l’accord nucléaire qui permettrait l’affluence des investisseurs, ainsi que d'appliquer une politique de réforme pour réduire l’inflation et soutenir les classes défavorisées.

Un agenda qui a une chance de gagner le soutien du parlement grâce au bloc allié au président. La réélec­tion de Hassan Rohani pour un deuxième mandat pourrait théoriquement entraîner des changements dans les politiques internes et étrangères de l’Iran.

Sans toutefois perdre de vue que lorsqu’il s’agit des grandes lignes définissant les intérêts suprêmes de l’Etat, les frontières entre réformateurs modérés et conservateurs radicaux se dissipent. Le guide suprême reste le maître du jeu, grâce à un réseau d’intérêts et d’alliances, qu’aucun président ne peut contester. Si aucun changement radical n’est à attendre au cours des quatre prochaines années, les réformateurs peuvent toujours capitaliser sur leur succès du premier mandat pour préparer le terrain à une évolution à long terme.

Chercheuse au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram

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