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« La politique étrangère de Morsi doit être plus audacieuse »

May Al-Maghrabi, Mardi, 25 septembre 2012

Névine Mossaad, professeure de sciences politiques à l’Université américaine du Caire, mise sur un échec rapide du quartette pour la Syrie formé par Mohamad Morsi. Elle estime que l’Egypte doit consolider ses relations diplomatiques avec les pays du Printemps arabe.

Al-Ahram Hebdo : Le quartette formé sous les auspices du président Mohamad Morsi est-il en mesure de trouver une solution consensuelle à la crise syrienne ?

Névine Mossaad : Il y a de grands doutes. En regardant la composition de ce quartette (Turquie, Arabie saoudite, Iran et Egypte), on pourra supposer qu’il ne durera pas et qu’il est voué à l’échec. Il aurait fallu que les médiateurs soient acceptés autant par la Syrie que par la communauté internationale. Et ce n’est pas le cas de ce « groupe de contact » qui a été boycotté dès sa première réunion par l’Arabie saoudite. Ce qui n’est d’ailleurs pas une surprise, vu les divergences profondes et historiques entre l’Iran chiite et l’Arabie saoudite sunnite.

En ce qui concerne l’Iran, il reste l’un des plus forts alliés du régime syrien. C’est pourquoi sa médiation est rejetée par l’opposition syrienne. Il ne faut pas oublier que l’Iran est accusé de fournir de l’armement au régime pour faire face à la révolution. Beaucoup d’autres facteurs, dont la dispersion géographique, les désaccords idéologiques et politiques ainsi que les divergences d’intérêts, ne permettront pas à cette initiative de mettre en place des actions concrètes.

— Si l’Iran reste l’allié traditionnel du régime syrien, quel est l’enjeu pour Téhéran de rejoindre une telle initiative ?

— Au début de la révolution syrienne, l’Iran s’est rangé du côté du régime d’Al-Assad en refusant tout dialogue avec les représentants de l’opposition. Néanmoins, avec la poursuite de la résistance du peuple syrien et les pressions occidentales pour le départ d’Al-Assad, l’Iran s’est trouvé obligé d’ouvrir des canaux de dialogues avec l’opposition syrienne qui gagne de plus en plus de terrain. Néanmoins, cela ne signifie pas que l’Iran est prêt à sacrifier ses intérêts stratégiques avec le régime syrien pour simplement redorer son blason au niveau international. Si, lors de la conférence des « Amis de la Syrie », tous les pays participants se sont opposés à la présence de l’Iran, Téhéran a maintenant une occasion à ne pas rater — en se ralliant à ce groupe de médiation — pour sortir de l’isolement politique dans lequel il se trouve.

Mais le plus important pour l’Iran est d’orienter les solutions à la crise syrienne vers un départ d’Al-Assad ou de grands responsables du régime. Ayant des relations et des intérêts forts avec le régime alaouite syrien, l’Iran cherchera par tous les moyens à éviter un effondrement du régime d’Al-Assad. Mais il paraît que l’Egypte courtise désormais l’Iran pour l’inciter à revoir son soutien au régime de Bachar Al-Assad.

— Pourquoi le Qatar a-t-il été exclu de cette initiative ?

— Les relations tendues du Qatar avec l’Arabie saoudite, la Syrie et l’Iran ne feraient que freiner toute avancée possible.

— Que signifie le lancement de cette initiative pour l’Occident ?

— En opposition frontale avec Washington, Mohamad Morsi préfère résoudre la crise syrienne à travers la négociation plutôt qu’en livrant des armes. Il a proposé aux quatre pays de l’initiative de constituer un groupe de contact pour superviser un arrangement négocié. En d’autres termes, il demande aux Etats-Unis et à l’Otan de ne pas se mêler des affaires syriennes et d’en laisser la charge au quartette.

Une question importante se pose : quelle sera la réaction des grandes puissances comme la Chine, la Russie, les Etats-Unis et l’Europe ? Accepteront-ils de laisser le leadership à ces quatre pays régionaux sans avoir de rôle direct dans le dénouement de la crise syrienne ? Je crois que ce point n’a pas été pris en considération lors de la formation du quartette.

— Mohamad Morsi ne souhaite-t-il pas aussi, à travers cette initiative, replacer l’Egypte au centre du jeu diplomatique de la région ?

— Morsi souhaite en tout cas reconquérir une certaine marge d’indépendance. Toutefois, sa politique étrangère est marquée jusqu’à présent par une certaine confusion. Bravant le mécontentement des Etats-Unis et d’Israël, il refuse d’isoler ou de diaboliser l’Iran. En se rendant, en août dernier, au sommet des pays non-alignés à Téhéran, il est devenu le premier président égyptien à effectuer une visite en Iran depuis le renversement du shah en 1979. On peut dire qu’il a brisé la glace.

Mais il n’ira pas jusqu’à rompre les relations de l’Egypte avec les pays du Golfe ou les Etats-Unis pour l’Iran. Finalement, Morsi, qui se dit être révolutionnaire, poursuit la voie de Moubarak en ce qui concerne la politique étrangère. A titre d’exemple : l’Arabie saoudite demeure au centre de nos relations régionales. Et il continue à valoriser les relations avec les pays du Golfe au lieu de renforcer les liens avec les pays du Printemps arabe comme la Tunisie, la Libye ou le Yémen.

Qu’y a-t-il de révolutionnaire à garder les mêmes relations diplomatiques ? Si Morsi veut se distinguer de Moubarak, il doit être plus audacieux dans sa politique étrangère en s’ouvrant à des pays arabes qui partagent avec l’Egypte des ambitions politiques de démocratie et de changement. Cela ne veut pas dire mettre un terme aux relations traditionnelles avec les pays du Golfe, mais chercher une formule équilibrée capable de tracer un nouvel axe capable de donner un coup de pouce à la démocratisation envisagée l

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