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Un salon qui vieillit

Mardi, 24 janvier 2017

Le Salon international du livre du Caire a besoin d’un miracle au niveau de l’organisation pour retrouver sa place et son influence dans la région arabe.

Un salon qui vieillit
Riyad a accueilli, lors de sa dernière édition, plus de 350 000 visiteurs.

L’Egypte continue à compter sur son histoire de pionnier de la culture en comparaison avec les pays voisins qui ne sont pas passés par le processus de modernisation qu’elle a connu depuis la fin du XIXe siècle et jusqu’aux années 1970. En s’appuyant sur cet héritage, les organisateurs du Salon du livre du Caire lancent sur les autres salons arabes un regard hautain, celui du frère aîné incapable d’oublier son histoire glorieuse, même si les cadets sont devenus plus brillants en matière de technologie et de communication. Face à la comparaison, les organisateurs du Salon du Caire pointent les difficultés financières pour justifier les manquements. C’est donc ce seul aspect qui donne l’avantage, selon eux, aux concurrents arabes, notamment ceux du Golfe, devenus plus attrayants pour les écrivains et les éditeurs. En fait, le grand nombre de visiteurs dans les pavillons du Caire, même s’il est nettement supérieur à celui des autres salons arabes du livre, ne se traduit pas par des ventes. D’ailleurs, la direction du Salon du Caire ne publie jamais les chiffres de vente. En tout cas, ces chiffres ne risquent pas de dépasser ceux du Salon de Riyad, qui a prospéré ces cinq dernières années après l’allégement de la censure. Selon le site Internet de la chaîne Al-Arabiya, le Salon de Riyad a accueilli, lors de sa dernière édition, plus de 350 000 visiteurs et a réalisé des ventes à hauteur de 60 millions de riyals, soit 300 millions de L.E. Les événements qui ont eu lieu en Egypte ces dernières années ont affecté davantage les ventes, et la situation risque d’empirer avec la crise économique. Par ailleurs, les prix de location des stands font que beaucoup d’éditeurs arabes ont renoncé à participer. Ajoutons à cela la hausse des prix de l’impression après la dévaluation de la livre égyptienne qui ne manquera pas de faire reculer les ventes. Dans une estimation préliminaire, une source de la chambre des imprimeries à la Fédération des industries égyptiennes a affirmé s’attendre à des pertes de 50 millions de L.E.

Mentalité désuète

Ces raisons pourraient bien justifier la crise du Salon du livre du Caire, or, le problème ne se limite pas pour autant au seul aspect financier. Il se situe aussi et surtout au niveau de l’organisation. La mentalité des organisateurs continue à fonctionner suivant la même vieille approche implantée sous la direction de l’ex-président de l’Organisme du livre, Samir Sarhan. Cette approche s’inscrivait dans la stratégie de Farouk Hosni, ministre de la Culture de 1988 à 2011, et qui visait à récupérer le leadership sans partage que l’Egypte avait en partie perdu suite à la signature des accords de Camp David en 1979 et la rupture avec les pays arabes qui s’en est suivie. L’attribution du prix Nobel à Naguib Mahfouz en 1988 a beaucoup aidé. Une fierté pour tous les Arabes. Ce prix exceptionnel a été très bien exploité par l’Etat qui a lancé dans son sillage un déluge d’activités, de prix et de conférences littéraires aux dimensions arabes. Dans ce « vacarme culturel » comme aimait l’appeler Farouk Hosni, la culture a perdu son caractère fondamental au profit du cérémonial et du carnavalesque. Le Salon du livre a offert un environnement propice à cette altération : d’un espace professionnel dédié au marché du livre et à l’acquisition des droits d’auteur, le salon s’est transformé, durant les dernières années du président Moubarak, en un carnaval destiné à promouvoir l’agenda culturel de l’Etat et en une tribune réservée aux fidèles du régime. Ainsi, pendant un quart de siècle, le Salon du livre du Caire est resté une vitrine pour étaler les marchandises de l’Etat et de sa nouvelle élite proche des hommes d’affaires. A travers cet événement annuel, les priorités de la culture égyptienne ont été réduites à la seule lutte contre l’islam politique. La programmation de ses activités était basée sur la confrontation de courants intellectuels et politiques opposés les uns aux autres, ce qui a valu au régime de Moubarak la réputation d’ouverture sur l’opposition. Cette formule a néanmoins vieilli, surtout avec l’apparition des talk-shows sur les chaînes satellites qui ont emprunté le même procédé. La concurrence n’aura pas été avantageuse pour le Salon du livre qui a perdu de son lustre. Les stars des colloques et tables rondes préfèrent désormais paraître à la télévision ou participer à d’autres salons plus rémunérateurs et mieux organisés.

Absence de responsables

L’absence d’un responsable de l’organisation du Salon du livre rend la situation encore plus difficile. Cette mission est assurée par le président de l’Organisme du livre en plus de ses fonctions initiales à la tête du secteur de l’édition en Egypte. Le ministère de la Culture doit reconsidérer la proposition de l’Union des éditeurs consistant à confier à des sociétés spécialisées l’organisation du Salon du livre. C’est d’ailleurs ce que fait la plupart des grands salons du livre, dont celui d’Abu-Dhabi. Les Emiratis ont dans un premier temps eu recours à la société qui organisait le Salon du livre de Frankfurt, ensuite, l’Organisme du tourisme et de la culture d’Abu-Dhabi a pris la relève. Lors de sa dernière édition, ce salon a organisé quelque 507 manifestations culturelles auxquelles ont participé 612 intellectuels, écrivains et éditeurs. Le chiffre des ventes est évalué à 25 millions de dirhams (environ 60 millions de L.E.). L’Union des éditeurs égyptiens a également proposé que le Salon du livre soit organisé au Palais des conférences, tout près du terrain des expositions qui a toujours accueilli l’événement et dont la rénovation bute sur le manque de fonds depuis une dizaine d’années.

Une autre décision pour le ministère de la Culture serait d’impliquer l’Union des éditeurs comme partenaire dans l’organisation et la programmation des colloques et des conférences en marge du salon. L’implication de l’Union des éditeurs aiderait à faire respecter les droits d’auteur, notamment en renforçant la lutte contre la vente de copies illégales, ainsi qu’à unifier les prix. Le catalogage et la numérisation sont d’autres domaines auxquels les éditeurs peuvent contribuer.

* Rédacteur en chef de l’hebdomadaire culturel Al-Qahira (Le Caire)

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